Du lundi au vendredi à 8h15 sur France Culture, les auditeurs peuvent entendre « Le billet politique » de Jean Leymarie. Il est au micro d’Emmanuelle Daviet pour répondre aux différentes questions des auditeurs sur le travail d’un éditorialiste.
Emmanuelle Daviet : Les auditeurs de France Culture vous connaissent bien puisque chaque matin vous signez un éditorial politique. Alors comment prend-t-il forme ? Qu’est-ce qui guide votre choix pour l’écrire ? Est-ce l’actualité chaude, un signal faible ou une intuition ?
Jean Leymarie: Sûrement les trois à la fois j’imagine. Le premier guide, le principal sans aucun doute, c’est l’actualité et l’actualité au sens large. Je veux dire par là, à la fois ce qui est évidemment politique et ce qui devrait l’être. Et ce n’est pas tout à fait la même chose. Ce qui est politique, vous me suivez facilement, c’est la vie politique, ses rebondissements, bon, on est à un mois des municipales, à un an de la présidentielle et il se passe énormément de choses. Mais je m’intéresse aussi à ce qui devrait être politique et qui ne l’est pas assez : des sujets importants de la vie quotidienne qui passent souvent au second plan. Ces sujets-là, j’essaie de les remettre au premier plan. Je pense aux sujets liés au climat ou à la santé par exemple, des sujets parmi d’autres. Par exemple, si je regarde les toutes dernières semaines, là : la question du vieillissement de la population. Je ne sais pas si vous vous souvenez des dernières prévisions démographiques, la France vieillit vraiment et beaucoup. Il y a quelques jours, j’ai posé la question « Sommes-nous prêts à être vieux ? » Et là, j’évoquais la question de cette loi pour le grand âge, qui est promise depuis presque dix ans maintenant qu’on n’a jamais vu, de ce plan pour le grand âge promis plusieurs fois, toujours reporté. Alors on peut s’indigner de la situation dans les EHPAD, situations souvent catastrophiques, il y a eu le scandale ORPEA, on s’en souvient. Mais la question c’est la politique, c’est l’action politique ensuite, et là, l’inertie est incroyable. Donc ce sujet-là, par exemple, quand je peux, je m’en empare, je le remets en avant et surtout je le mets dans le champ politique. Mais on pourrait parler aussi des sujets qui concernent les jeunes, la santé mentale des jeunes. Ça aussi, c’est politique.
Emmanuelle Daviet: Mais alors, selon vous, un éditorial politique, c’est de l’information, de l’analyse ou une forme de point de vue ?
Jean Leymarie: Là aussi, j’ai envie de vous dire les trois. Parce que c’est de l’information, sans aucun doute. Dans chaque billet, dans chaque éditorial, il y a d’abord des informations que je vais chercher, que je recoupe, que les auditeurs peuvent vérifier d’ailleurs. C’est un travail journalistique. De l’analyse aussi, bien sûr. Une tentative de mise en perspective. J’essaie de donner du sens aux événements. Mais vous avez employé une expression qui est importante pour moi, c’est le point de vue. Sans aucun doute, un édito, c’est un point de vue. Et si je devais prendre une comparaison, une image, je penserais au travail du photographe. Je prends une actualité politique et ce que je peux apporter sur cette actualité politique, c’est un regard, un éclairage particulier. Donc je prends une actualité, je me dis et si on la regardait un peu autrement ? Je choisis un angle comme le photographe au moment où il prend son image. Un point de vue qui n’est pas une opinion, là je devance peut-être une de vos questions, mon opinion dans l’absolu, je crois, n’a aucune importance, tout le monde s’en fiche. Et d’ailleurs souvent sur les sujets, je n’ai pas vraiment d’opinion ou pas d’opinion très claire ou une opinion contrastée comme beaucoup d’entre nous. En revanche, j’ai toujours des interrogations et donc des informations. J’insiste là-dessus parce que c’est important.
Emmanuelle Daviet: Alors, dans la continuité de votre réponse, je vous livre la question d’une auditrice : « l’impartialité est-elle compatible avec l’exercice éditorial ? »
Jean Leymarie: Ça dépend de ce que vous appelez l’impartialité. Je ne soutiens aucun candidat. Je ne soutiens aucun parti. Ça semble évident, mais c’est important de le rappeler et j’essaie d’exercer la même distance critique à chaque fois. Des sujets me touchent plus que d’autres, évidemment, mais ça ne dit rien. Ils ne disent rien de mon vote dans l’isoloir. Donc si c’est la définition de l’impartialité, oui, je suis impartial. Est-ce que ça veut dire en revanche que je suis neutre ? Non, clairement non. J’ai une sensibilité, j’ai un regard comme vous, comme celles et ceux qui nous écoutent. Et cette sensibilité-là, je la partage. Je crois que plus que l’impartialité, parce qu’évidemment j’ai réfléchi ces dernières années à ce sujet, la vraie question, c’est celle de l’honnêteté. Sur tous les sujets, je porte le regard le plus honnête possible. Et ça, c’est comme un pacte avec les auditeurs et avec les auditrices, qu’ils partagent mon point de vue ou qu’ils ne le partagent pas. Je veux qu’ils puissent compter sur mon honnêteté. Je peux me tromper, mais j’essaie d’être le plus juste possible.
Emmanuelle Daviet: Le débat politique est très polarisé, avec des positions clivées. On l’a vu cette semaine après la mort de Quentin Deranque à Lyon. Quelle est votre boussole dans un tel climat ?
Jean Leymarie: Les faits, encore une fois. Les faits, d’abord les faits, le déroulé des faits. Tout part de là et tout doit partir de là avec une grande vigilance pour nous qui sommes au micro. Parce que face à un drame comme celui-là. Très vite, vous vous êtes rendu compte que vous aviez des récits très différents et très vite des commentaires politiques très tranchés à partir de ces récits. Donc là, il ne faut pas se laisser embarquer, il faut être d’abord et avant tout le plus clair possible sur ce qu’on sait et sur ce qu’on ne sait pas. Et puis ensuite essayer d’éclairer le sujet. Mais oui, bien sûr, c’est difficile. Là, on parle du meurtre d’un jeune homme sur fond de bataille politique violente, avec des conséquences politiques qui sont majeures. Donc la boussole, ce sont les faits. Et ensuite on essaie de construire une analyse. Alors je peux aller retrouver des citations ou des éléments un peu oubliés. Et puis, encore une fois, je me demande en permanence si je suis juste. Je doute, mais en tout cas, cette question est toujours là.
Emmanuelle Daviet: Dernière question : qu’est ce qu’un bon édito ? Que souhaitez-vous que l’auditeur retienne en écoutant votre éditorial chaque matin ? Est-ce que c’est une compréhension, une grille de lecture ou bien tout simplement une question qui émerge ?
Jean Leymarie: C’est une sacrée question ça ! Qu’est ce que c’est qu’un bon édito ? Peut-être d’abord un éditorial où les auditeurs apprennent quelque chose. Quand ils ont fini de l’écouter, ils en savent un peu plus, ils voient les choses un peu différemment, un peu plus complètement. Vous avez peut être remarqué que je fais souvent appel à l’histoire et aux archives. C’est aussi une forme d’éclairage que je trouve intéressante. Un bon édito, c’est peut être pas celui dont on sort avec des réponses fermes et définitives, mais avec des questions qui permettent de mieux appréhender le sujet. On n’a pas toujours les réponses, je n’ai pas toujours les réponses, mais je me dis que si en sortant on a déjà les bonnes questions, on avance et on avance ensemble. Ensemble en ce moment, c’est assez important.