La diffusion d’un entretien avec Alexandre Douguine dans “Soft Power” sur France Culture a suscité de vives réactions, révélant une ligne de fracture nette parmi les auditeurs.  
  
Pour beaucoup, donner la parole à cet “idéologue ultranationaliste russe”, dont les appels à la violence contre l’Ukraine sont documentés, revient à lui offrir une tribune sujette à caution. Ces auditeurs ne contestent pas la nécessité d’analyser ses idées, ni de comprendre l’arrière-plan idéologique du régime russe. En revanche, ils jugent « inacceptable » de lui offrir une “tribune sans contradiction”, sans “déconstruction rigoureuse”, et dans un format perçu comme “valorisant”. À leurs yeux, le passage d’une émission sur Douguine à une émission avec Douguine opère un basculement problématique : celui de l’analyse vers “la légitimation”. 
  
Alors que la guerre en Ukraine se poursuit, que les crimes de guerre russes sont documentés et que des négociations présentées comme un « plan de paix » sont en discussion, plusieurs auditeurs estiment qu’un tel entretien, diffusé à ce moment précis, contribue à “banaliser un discours de propagande”, voire à en élargir l’audience. 
  
D’autres auditeurs, minoritaires mais présents, défendent pourtant le choix éditorial. Ils estiment qu’entendre directement un idéologue influent permet de “mieux saisir les ressorts d’une vision du monde” qui structure, au moins en partie, le pouvoir russe. Pour eux, écouter ne signifie pas adhérer, et confronter ces discours peut aussi inviter à interroger nos propres certitudes et fragilités démocratiques. Cette position repose sur une conception exigeante du débat intellectuel, fondée sur l’exposition des idées, même les plus dérangeantes. 
  
En creux, se joue ici une question journalistique centrale : jusqu’où peut-on aller au nom de la compréhension du monde sans risquer de normaliser une “idéologie mortifère” ? Le micro, surtout lorsqu’il est public, confère une visibilité, une crédibilité, parfois une respectabilité. Les messages adressés à France Culture ne réclament pas la censure, mais une vigilance accrue. Ils rappellent que dans un paysage médiatique fragilisé par la montée des “discours extrémistes” et de la “désinformation”, le service public est attendu non seulement sur sa capacité à « expliquer le monde », mais aussi sur sa responsabilité à ne pas en banaliser les dérives les plus dangereuses. 
  
À la suite des messages des auditeurs, Florian Delorme, directeur des programmes de France Culture, ainsi que Frédéric Martel, producteur de l’émission, ont chacun apporté une réponse. Ils ont explicité les intentions éditoriales et la démarche de compréhension revendiquée par la chaîne. 

Emmanuelle Daviet
Médiatrice des antennes