Souvent plébiscités ou commentés par les auditeurs, les documentaires de France Culture sont très présents dans les messages que nous recevons. Emmanuel Laurentin, délégué au pôle documentaire, est au micro d’Emmanuelle Daviet pour répondre aux questions des auditeurs sur les coulisses de ces productions.

Emmanuelle Daviet: Après 20 ans à la production de « La Fabrique de l’histoire », puis six ans au « Temps du débat », vous êtes depuis la saison dernière délégué du pôle documentaire. En quoi consistent exactement vos missions aujourd’hui ?

Emmanuel Laurentin: Il s’agit de coordonner les efforts de production de documentaires de tout style et de tout format tout au long de l’année. Et donc, il faut bien se dire que nos prédécesseurs à France Culture ont inventé le genre documentaire radiophonique et nous nous inscrivons dans cette longue histoire. Et on continue à produire 450 heures de cette forme radiophonique dans l’année.

Emmanuelle Daviet: Quelles sont les caractéristiques d’un documentaire de la chaîne ? Est-ce que l’on peut parler d’une patte ou d’une signature France Culture ?

Emmanuel Laurentin: Il faut dire que les documentaires de France Culture sont fabriqués par des équipes avec un producteur qui est garant du sujet, c’est comme ça qu’on appelle celui ou celle qui aujourd’hui apporte le sujet pourrait-on dire, mais aussi un réalisateur, une réalisatrice qui est garante de la forme et de la forme artistique, pourrait-on dire aussi, de ce documentaire et des techniciens qui sont garants de la qualité sonore, mais aussi toute une chaîne de production. En amont, il y a les chargés de programmes qui réfléchissent avec moi aux thématiques qu’il faudrait mettre en œuvre sur une année par exemple. Et puis en aval, il y a toute la chaîne qui permet à ces documentaires d’être entendus dans différents formats, sur différentes plateformes par exemple, en particulier les plateformes qui sont liées aux réseaux sociaux pour les faire connaître à des publics qui peut-être ne nous connaissent pas directement.

Emmanuelle Daviet: Concernant votre approche des formats, Emmanuel Laurentin, comment décidez-vous qu’un sujet mérite 30 minutes, 1h ou jusqu’à 7h de documentaire ? Quelles sont les considérations éditoriales ou narratives qui guident votre choix ? Et dans la relation aussi que vous souhaitez installer avec les auditeurs ?

Emmanuel Laurentin: Alors c’est assez complexe effectivement, parce que parfois on s’aperçoit et ça peut arriver qu’on s’est trompé de format. C’est vrai que parfois on imagine que le bon format a un format très long. Pour les LSD, par exemple, La Série Documentaire ou pour des Grandes traversées d’été sur 5h, et puis d’autres fois on s’aperçoit au bout du compte que le sujet aurait peut être mérité qu’une heure, deux heures, etc. C’est assez rare, mais ça peut arriver parce qu’effectivement il faut essayer de comprendre qu’est-ce qui va toucher l’auditeur en premier, c’est-à-dire comment on entre dans un documentaire. C’est extrêmement important la façon dont on entre dans un documentaire. Les trois premières minutes, c’est extrêmement important. On sort d’un autre programme, on rentre dans ce programme-là qui est différent parce que les autres programmes sont souvent en direct. Et donc il faut attirer ou dire à l’auditeur et l’auditrice qu’il y a quelque chose de nouveau qui est en train d’arriver. Donc ça, c’est très important. Et puis ensuite, il y a des formats d’une demie heure, parce que ces formats correspondent à un mode de récit, à une façon d’avancer dans le sujet, plus feuilletonesque. Par exemple, il nous arrive pour les LSD de faire des LSD en huit fois une demi-heure plutôt qu’en quatre fois 1h parce qu’on se dit il y a de quoi raconter des rebondissements dans le même sujet.

Emmanuelle Daviet: Et pensez-vous que tous les sujets peuvent se prêter au documentaire sonore ? Est-ce qu’il y a des thématiques qui se révèlent plus difficiles à traiter dans ce format ?

Emmanuel Laurentin: Oui, c’est à dire qu’il faut du son. Alors évidemment, si on n’a pas de sons, si on n’a pas de situation sonore, si on n’a pas de situation de reportage qui nous permette justement de mettre en scène les acteurs que l’on veut entendre, les témoignages que l’on veut entendre autrement que dans un studio, c’est vrai que c’est un peu plus difficile. Et par exemple, nous essayons de faire des efforts pour continuer à traiter tous les sujets. C’est le cas récemment avec plusieurs séries que nous avons fait sur les sciences. La science, c’est plus complexe. Le son d’un laboratoire de science n’est pas tout à fait un son, disons très vivant parfois, comme on peut avoir lorsqu’on s’intéresse à des questions sociales ou sociétales. Mais néanmoins, nous voulons le faire et nous tentons de trouver des bons modes de récit pour pouvoir intéresser nos auditeurs à des documentaires de science.

Emmanuelle Daviet: Et alors, ces documentaires, à qui s’adresse-t-il ? Avez-vous une idée précise du public que vous souhaitez toucher ?

Emmanuel Laurentin: C’est assez complexe, mais c’est vrai que depuis quelques années, nous avons des moyens plus faciles et plus précis, surtout pour pouvoir toucher des publics et savoir qui nous écoute. C’est vrai que ce n’est pas la même chose que d’écouter des documentaires sonores du week-end qui sont des unitaires la plupart du temps, « L’Expérience« , « Toute une vie« , « Une histoire particulière » ou des longues séries par exemple. Est-ce que les gens qui rentrent dans une série ont envie d’aller jusqu’au bout ? Si nous avons 4 h de documentaire, est-ce que ces personnes-là sont assez intéressées dès le départ pour se dire : c’est une histoire que je veux entendre jusqu’au bout ? Ça fait partie effectivement des questions que nous nous posons et nous essayons de comprendre ce qui intéresse sur la durée les auditeurs pour que ces documentaires trouvent leur public.

Emmanuelle Daviet: Emmanuel Laurentin, en tant que délégué du documentaire, donc sur France Culture, entre l’exploitation des fonds d’archives et les innovations techniques, notamment le son immersif, comment puisez-vous dans toutes ces ressources pour nourrir la création documentaire ?

Emmanuel Laurentin: Nous avons de la chance à Radio France. Il faut dire que nous avons l’accès aux archives de l’Institut national de l’audiovisuel (INA), qui est donc notre partenaire naturel, puisque c’est aussi un service public. Et avec ces archives-là, nous avons la possibilité d’enrichir les formes documentaires que nous voulons. Mais nous allons aussi quérir des fonds d’archives inédits, un peu loin que nous ne connaissions pas. Nous allons chercher chez des chercheurs qui ont enregistré des événements auxquels ils ont été confrontés il y a des années et des années pour pouvoir faire des documentaires d’histoire un peu originaux avec des archives inédites. Et puis évidemment, vous l’avez dit, il y a les ondes immersives, c’est-à-dire toutes ces capacités sonores que Radio France s’honore de pouvoir justement mettre en avant, parce que nous avons des capacités techniques plus importantes que d’autres types de radio pour pouvoir donner, par exemple, l’impression d’être au milieu d’une foule avec toute la foule qui vous parle, devant, derrière, sur les côtés. Ça, c’est la caractéristique de la technique de l’immersif et c’est très important pour nous de pouvoir la mettre en œuvre dans des documentaires.

Emmanuelle Daviet: Dernière question : trois mots pour résumer un documentaire réussi.

Emmanuel Laurentin: La curiosité d’abord, parce que je pense qu’il faut que nous mêmes nous soyons surpris par le sujet que nous allons mettre en œuvre. Et il y a la question du rythme, évidemment. Et je parlais effectivement de cette capacité à tenir en haleine nos auditeurs et les intéresser jusqu’au bout de notre propos. Et l’art du récit, mais ça, c’est notre métier de raconter des histoires.