La chronique de Camille Lorente, les interviews de Benjamin Duhamel et la question des délocalisations dans le 13/14 ont suscité de nombreuses réactions d’auditeurs.
Laurent Goumarre, directeur des programmes de France Inter, Benjamin Duhamel et Jérôme Cadet répondent aux questions des auditeurs au micro d’Emmanuelle Daviet.

La chronique de Camille Lorente

Jérôme Cadet : On commence Emmanuelle par un sujet qui est récurrent dans les courriers que vous adressent les auditeurs, c’est l’humour. L’humour, sur France Inter, vendredi dernier, un sketch de Camille Lorente dans l’émission Zoom Zoom Zen a fait réagir les auditeurs. Elle évoquait l’hypothèse que Jordan Bardella et Marion Maréchal, contractent la variole.

Emmanuelle Daviet: Oui, et les auditeurs nous ont fait part de leur indignation et de leur incompréhension. Les propos sont jugés offensants. Des auditeurs dénoncent un manque de neutralité politique et un parti pris idéologique marqué. Laurent Goumarre, que vous inspire leurs remarques ?

Laurent Goumarre: Je suis bien sûr très attentif aux réactions des auditeurs dont j’ai pu lire les messages des messages qu’ils développent. Et c’est à noter quand même des éléments de langage qu’on peut retrouver ailleurs dans les commentaires postés sur les réseaux sociaux ces derniers mois qui visent l’audiovisuel public. Je peux répondre bien sûr à cette émotion des auditeurs en leur disant que s’il y a des limites à poser à l’humour, ce sont celles dictées par l’ ARCOM et la loi. Et je voudrais rappeler ici que les principes de l’humour, de l’humour politique, le principe, c’est de s’appuyer et de jouer avec le discours dominant. C’est à dire que plus vous êtes exposés, plus vous êtes représentés, par exemple, à l’Assemblée nationale, plus l’humour va fonctionner comme un contre pouvoir. À l’époque où François Hollande était au pouvoir, je me souviens que la bande de Charline Vanhoenacker ne se privait pas d’en faire leur cible dans leurs émissions. En fait, il n’y a pas d’acharnement idéologique. L’humour, c’est l’inversion des dominants. Et France Inter est bien le lieu du droit des humoristes à choquer, à bousculer, sans qu’on prenne au premier degré ce qui va se dire dans un sketch. L’irrévérence, la provocation, l’outrance du carnaval, je dis ça parce que je rappelle que Camille Lorente était déguisée pour sa chronique, ont toute leur place sur France Inter et c’est le baromètre qu’une démocratie fonctionne bien.

Emmanuelle Daviet: Les humoristes ne sont, je cite, « pas drôles, vulgaires, grossiers ». Ce sont les qualificatifs qui reviennent après certains sketchs. Quelle est la politique de l’humour sur France Inter Laurent Goumarre ?

Laurent Goumarre: Alors, vous dites politique Emmanuelle; Je vais filer la métaphore, je vais parler de programme; le programme politique de l’humour eh bien, c’est le pluralisme. 30 humoristes s’expriment sur l’antenne chaque semaine. Treize rendez vous d’humour par jour. Ce qui fait de France Inter d’abord le premier plateau d’humoristes de France pour pouvoir travailler et donc donner la voix à tous les types d’humour. L’humour politique. Charline Vanhoenacker, Sophia Aram, Tanguy Pastureau, Merwane Benlazar , des personnages, Thomas Poitevin, Lisa Perrio et j’en passe. L’absurde avec David Castello-Lopes, l’humour sociétal avec Marie de Brauer, Jéssé ou Marine Leonardi. Voilà la politique de l’humour sur Inter en sachant que ce qui fait rire les uns peut absolument consterner les autres. Et je fais partie de la bande à ce niveau-là. Il peut y avoir de l’outrance, du trash, de la grossièreté et de la poésie aussi. Ce n’est pas interdit.

Benjamin Duhamel dans le 7h50

Emmanuelle Daviet: Benjamin Duhamel vous faites une relance dans la chronique de Sophia Aram. Alors avec vous, on ne va pas parler d’humour. Les auditeurs vous écrivent beaucoup. Première question, qu’est ce qui vous a le plus frappé en arrivant à France Inter ? Dans la façon de travailler, l’atmosphère de la matinale ou la relation aux auditeurs ?

Benjamin Duhamel : Ce qui m’a d’abord frappé, c’est le plaisir de pouvoir travailler sur le service public dans un écrin comme la matinale, l’accueil qui m’a été réservé par la rédaction, la possibilité de brosser des sujets aussi différents le matin que la politique, la culture et les intellectuels. Donc ça, c’était pour moi un vrai plaisir et aussi une découverte puisque c’était des invités auxquels je n’étais pas habitué. Et puisque vous parlez Emmanuelle des auditeurs, j’ai découvert avec un plaisir immense le lien de confiance, la très grande exigence qu’avaient les auditeurs pour ce qu’ils entendaient le matin. Avec là, moi qui vient de la télévision d’une chaîne d’information continue, un lien qui est très différent. Et donc au début ça surprend, parfois on se dit : « Dis donc, ils sont un peu durs », parfois ils ont raison, même assez souvent. Et donc moi en tout cas, je suis un très très grand amateur. Non seulement de vos lettres et des messages qui sont publiés sur sur votre site comme une sorte de baromètre et de thermomètre de ce qu’ils ressentent en écoutant l’antenne.

Emmanuelle Daviet: Les auditeurs savent que vous venez d’une famille de journalistes. Comment construit-t-on son identité professionnelle quand on porte un nom déjà connu dans le monde des médias ?

Benjamin Duhamel: On essaie de faire son travail de la façon la plus la plus correcte possible. Effectivement, j’ai un patronyme que les gens connaissent, j’ai un père, une mère, un oncle, qui sont des journalistes. Je serais très mal placé, que ce soit à ce micro ou ailleurs si jamais je m’en plaignais, parce que la réalité c’est que ça m’a donné un bagage culturel, politique, sociologique qui m’a évidemment aidé. Ça a été plus facile pour moi au début dans la profession de journaliste et c’est pour ça que parfois ça me fait parfois un peu de mal. Mais je peux comprendre les réactions un petit peu éruptives qu’il peut y avoir quant aux critiques sur la famille en général. Maintenant, moi je demande aux auditeurs et je pense et j’espère qu’ils le font, de me juger sur ce que je fais sur mes interviews plutôt que sur mon patronyme ou ce que je suis.

Emmanuelle Daviet: Certains auditeurs disent reconnaître un « ton BFM » dans votre façon de mener les interviews. Comment recevez-vous cette remarque ?

Benjamin Duhamel: Ce n’est pas une critique « un ton BFM » parce que je pense que ça a été une école de formation. C’est une chaîne d’information de qualité que je continue de regarder. Maintenant c’est vrai que c’est pas le même exercice, on a des invités différents, on est aussi à la radio par rapport à la télévision, ce qui fait que parfois, on va peut être en parler, le fait de couper la parole passe plus difficilement à l’oreille. Moi, j’assume là d’où je viens. J’y ai appris beaucoup de choses, mais maintenant je suis dans un média qui est un média différent. Mais encore une fois, ça fait partie des critiques que j’entends et des commentaires que j’entends.

Emmanuelle Daviet: Alors précisément, couper la parole. Des auditeurs considèrent que vous interrompez trop vos invités. Vous faites deux interviews dans la matinale, on le rappelle, Le Grand entretien et le 7h50 qui durent dix minutes. C’est un format très court pour aborder des sujets complexes. A quel moment est-il légitime, selon vous, de relancer ou d’interrompre une réponse ?

Benjamin Duhamel: D’abord, je dois dire que j’entends là aussi cette cette remarque. Parce que c’est vrai que parfois, à l’écoute, quand on coupe de façon excessive, ça peut être difficile. Maintenant, moi ce que je dis aussi aux auditeurs, c’est que quand on a face à soi des responsables politiques qui sont rodés aux éléments de langage, à la langue de bois et qui viennent au fond davantage pour donner des réponses que pour écouter les questions, c’est le rôle de l’intervieweur d’aller essayer de débusquer les angles morts, les faux semblants, parfois les tunnels qui sont faits. J’essaye de le faire de la façon la plus souple et la plus audible possible. Ce n’est pas toujours réussi, mais une interview politique où on ne coupe pas la parole, c’est plus une interview politique c’est une tribune. Donc là encore, je demande sinon de la mansuétude, du moins de la compréhension de la part des auditeurs quand ils écoutent ces interviews politiques.

Emmanuelle Daviet: Pour vous, qu’est ce qu’une interview réussie? C’est une interview qui informe, qui fait réagir ou qui met un invité face à ses contradictions. C’est une question que je vous pose à tous les deux. On commence avec vous, Benjamin.

Benjamin Duhamel: Sur la politique, c’est une interview qui permet, je pense, de faire apparaître une sorte de moment de vérité chez la personne que l’on interview, qui permet de sortir des éléments de langage, de la langue de bois, qui permet de faire surgir un certain nombre de contradictions. Quand on est hors politique, quand par exemple je reçois, c’était lundi, Golshifteh Farahani, l’actrice iranienne qui parle pour la première fois des massacres en Iran. Là, c’est de faire apparaître de l’émotion, de faire apparaître un regard. En réalité, cela dépend beaucoup du type d’invités que l’on a en face de soi.

Emmanuelle Daviet: Jérôme Cadet.

Jérôme Cadet : Une interview où l’on apprend quelque chose, où l’on retient quelque chose, où il y a une information. A 13h30, lundi, nous étions avec un responsable associatif en direct de Kiev, -27 degrés. Il nous raconte ce qu’il voit autour de lui, nous décrit des Ukrainiens qui dansent, qui chantent malgré les conditions météo, d’autres qui sont sans chauffage chez eux. Ça peut être de l’information, une description, ça peut être aussi un sentiment. Quand Jafar Panahi nous répond il y a deux jours, c’est la première fois qu’il parle depuis qu’on sait qu’il y a au moins 30 000 morts dans les massacres commis par le régime en Iran. Il nous dit « je n’y crois pas, ça me paraît invraisemblable ». Il ne nous apporte pas une information, mais que lui nous dise « ça me paraît invraisemblable ». On apprend quelque chose et on prend conscience de ce que ça représente pour lui que ce qui est en train de se passer en Iran. Je pense que ça, ce sont deux bons indicateurs.

Les interviews

Emmanuelle Daviet: On poursuit avec une question qui revient très fréquemment dans les messages dernièrement :  » Peut-on interviewer tout le monde? Alors le 18 janvier dernier, l’invitation de l’ambassadeur de la République islamique d’Iran en France dans le 7h50 du week-end, a choqué des auditeurs. Je leur ai apporté une réponse à lire dans l’édito du 23 janvier dernier, dans lequel j’explique que diffuser une parole ne signifie pas y adhérer ou la valider. Et il est très intéressant, je trouve, de revenir sur cette question éminemment journalistique. Benjamin Duhamel, Jérôme Cadet selon vous, un journaliste peut-il ou doit-il interviewer absolument tout le monde ? On commence avec vous Benjamin Duhamel.

Benjamin Duhamel: Absolument tout le monde. On peut toujours regarder cas précis par cas précis et il y a parfois des limites de la loi, de la décence, de l’éthique. Dans le cas d’espèce de l’interview de l’ambassadeur d’Iran en France. Evidemment qu’il fallait faire cette interview. Il fallait faire cette interview parce que c’est d’intérêt public de pouvoir là encore, on parlait de mettre des responsables diplomatiques devant leurs contradictions. C’est effectivement ce qui a été fait et ce qui a été en plus parfaitement fait par Ali Baddou et Marion L’Hour, moi j’ai écouté cette interview. Ali Baddou qui interroge l’ambassadeur en lui demandant si le régime a du sang sur les mains, là, pour le coup, des éléments de langage et des mensonges qui sont proférés par l’ambassadeur. Donc oui, 1000 fois oui, il fallait faire cette interview. Quand on est journaliste, l’idée ce n’est pas de faire de la morale, ça ne veut pas dire qu’il n’y a pas de la morale en journalisme, il y en a, mais là, il y a de la déontologie, évidemment. Mais le sujet n’est pas de savoir si on est d’accord ou pas, ou si ce que dit la personne nous plaît, mais d’apporter de l’information comme ce que disait Jérôme et dans le cas d’espèce, l’interview de l’ambassadeur apporter de l’information.

Emmanuelle Daviet: Jérôme Cadet.

Jérôme Cadet: On peut interviewer tout le monde, pas dans n’importe quelles conditions, pas à n’importe quel moment, pas en posant n’importe quelle question. Le contradictoire est important, mais nous ne sommes pas des juges, nous ne sommes pas des policiers. Il faut garder ça à l’esprit. Je pense qu’aujourd’hui il y a souvent un problème de compréhension de la part des auditeurs et de plus en plus moi je ressens ça. C’est à dire que soit on nous reproche, une certaine partie des auditeurs nous reprochent parfois d’avoir invité des gens comme si en les invitant finalement, on validait leurs propos. Ce n’est pas le cas. On leur donne la parole, ça ne veut pas dire qu’on valide ce qu’ils vont dire à l’antenne. Ou au contraire, et je reviens au contradictoire quand on fait trop de contradictoire de dire « mais en fait vous avez fait du contradictoire dont vous êtes contre ce qui a été dit à l’antenne », ce n’est pas ça du tout. On ne valide pas les propos, on ne les invalide pas non plus, on cherche juste à ce que l’auditeur comprenne quelle est la position de la personne qui parle, ce qu’il veut dire exactement. Une fois qu’on a enlevé toute la langue de bois et toute la poussière qui peut être dessus, que l’invité apparaisse à nu et qu’on comprenne bien ce qu’il a envie de dire. Mais vraiment, quand quelqu’un vient, ce n’est pas parce qu’on veut faire sa promo, c’est pas parce qu’on est avec lui ou contre lui. La démarche elle est autre, mais on est vraiment obligé de l’expliquer et de le réexpliquer de plus en plus. Je suis assez frappé par l’incompréhension parfois qu’il peut y avoir entre nous et certains auditeurs à ce sujet.

Emmanuelle Daviet: D’où la raison de ce rendez-vous qui vise à apporter du décryptage.

Les délocalisations dans le 13/14

Emmanuelle Daviet: On continue avec les délocalisations. Depuis la rentrée, Jérôme Cadet, vous avez délocalisé le 13/14 sept fois, notamment à Talence, près de Bordeaux, à Laval, dans le Tarn, sur le site de Stellantis à Sochaux ou encore au café restaurant La Belle Équipe. Selon quels critères choisissez vous ces villes ou ces lieux demandent des auditeurs ?

Jérôme Cadet: Il y a différents critères. Le premier, c’est de mieux comprendre l’actualité. Je vous donne un exemple. J’ai ouvert le 13/14 tout à l’heure avec la situation chez Stellantis explication de Maxime Debs. Stellantis met en pause sa marche vers le tout électrique et nous étions effectivement chez Stellantis à l’usine Sochaux il y a deux semaines. Et le fait de passer 1h dans cette usine permet aujourd’hui aux auditeurs de comprendre pourquoi Stellantis prend cette décision. On est allés à la rencontre des ouvriers, de la direction qui fait ces choix, c’est un moment charnière pour pour l’automobile en ce moment, des conducteurs, des consommateurs. Leur pouvoir d’achat réduit aussi. Tout ça nous permet de comprendre ce qui se passe là maintenant, les élections municipales qui arrivent. On a la parole politique nationale qui s’exprime. Nous, on est allés à Lhuis, 8000 habitants dans l’Ain, avec des maires de communes de 1000 habitants, avec des jeunes qui s’investissent des moins jeunes pour comprendre quelle est la réalité locale des enjeux de ces élections municipales.

Emmanuelle Daviet: Alors justement, à six semaines des élections municipales, cherchez-vous à aller dans des territoires où les enjeux locaux sont particulièrement visibles ou symboliques?

Jérôme Cadet: Pas forcément. On cherche à être au plus près. Alors on va évidemment essayer d’aller à la rencontre de tous types de situations. On a fait des villes de 1000 habitants, on va faire les villes de 10 000 habitants, les villes de 100 000 habitants. La prochaine fois, on s’intéressera aux sous-préfectures qui sont des villes qui ont beaucoup souffert ces dernières années. Et donc on va aller dans une de ces sous-préfectures. Voilà un peu comment on fait nos choix. L’idée, c’est toujours de donner la parole à des gens qui sinon ne l’auraient pas forcément sur l’antenne de France Inter.

Emmanuelle Daviet: Benjamin Duhamel, y a-t-il une délocalisation prévue prochainement pour la matinale?

Benjamin Duhamel: Alors on y travaille. On peut pas encore vous annoncer tout en exclusivité dans le 13/14 et dans votre rendez-vous, chère Emmanuelle. Mais il y a une volonté de la matinale d’Inter d’aller sur le terrain et de faire vivre ces élections municipales au plus proche. Donc on espère pouvoir très rapidement vous annoncer tout ça, chers auditeurs, et on espère que vous prendrez plaisir à écouter tout cela.