Les auditeurs s’interrogent sur le traitement éditorial de la guerre en Iran. Pour leur répondre, Richard Place, directeur de la rédaction de franceinfo est au micro d’Emmanuelle Daviet.
Emmanuelle Daviet : Les réactions des auditeurs montrent des avis divergents sur la couverture de la guerre au Moyen-Orient. Certains estiment que le traitement est trop favorable à Israël et aux Etats-Unis. D’autres considèrent au contraire que le ton est trop critique à leur égard. Alors, comment recevez-vous ces critiques opposées et que disent-elles, selon vous, de la perception du traitement médiatique de ce conflit ?
Richard Place : On le sait, les conflits au Moyen-Orient, il y en a régulièrement et actuellement il y a même une guerre au Moyen-Orient qui, à chaque fois, suscite ce genre de réactions très tranchées, très polarisées. Parce qu’il y a même une polarisation politique autour de ce conflit-là. Donc ce type de critique, finalement, nous sommes assez habitués à les recevoir. Et j’ai tendance à penser que si nous les recevons des deux bords, c’est plutôt une bonne nouvelle. Ça veut dire que nous avons, je pense, un traitement équilibré.
Emmanuelle Daviet : Des auditeurs s’interrogent sur la manière dont les victimes civiles sont évoquées à l’antenne. Ils ont parfois le sentiment que certaines souffrances sont davantage mises en avant que d’autres, notamment celles des Israéliens, par rapport à celles des Iraniens. Estimez-vous que le contexte de ce conflit, où l’accès aux terrains est très restreint, explique en partie ce traitement ? Et comment évaluez-vous la fiabilité des informations que vous recevez sur les victimes civiles ?
Richard Place : Alors en effet, le terrain dicte un peu, je pense, ce ressenti de la part de nos auditeurs que je comprends tout à fait parce qu’il y a des endroits où nous nous trouvons actuellement au Liban, en Israël où nous faisons du reportage. On arrive à faire entendre des voix iraniennes, mais c’est beaucoup plus rare parce qu’il faut aller aux frontières. Ce que nous avons fait aux frontières de la Turquie, par exemple. Nous sommes allés aussi aux frontières irakiennes d’Iran pour essayer de rencontrer ces réfugiés iraniens. Nous avons réussi à en joindre aussi des Iraniens sur place, à Téhéran notamment. Et à chaque fois que c’est possible, nous les faisons entendre. Mais ce n’est pas la même chose que de faire du reportage, de pouvoir aller sur place et de faire entendre le quotidien de ces victimes. Donc oui, dans ces moments-là, il y a une forme de frustration pour nous aussi à ne pas pouvoir raconter ce qui se passe là-bas, en Iran. Comme nous ne pouvons pas raconter ce qui se passe à Gaza par exemple, quand ces pays-là, quand ces terrains-là sont empêchés pour les journalistes, eh bien forcément, l’information ne peut pas circuler aussi bien qu’on le souhaiterait.
Emmanuelle Daviet : Richard Place, des auditeurs souhaiteraient également savoir selon quels critères sont choisis les experts et les intervenants chargés de commenter la situation au Moyen-Orient et d’analyser ce conflit.
Richard Place : Alors, il n’y a pas une grille de critères très précise, mais ce sont souvent des gens avec qui nous avons l’habitude de travailler, que nous appelons régulièrement, parce que l’actualité au Moyen-Orient, et bien souvent, nous rattrape et nous devons la traiter. Je tiens d’abord à dire que nous avons des experts chez nous, à franceinfo, avec nos correspondants par exemple, que ce soit Thibault Lefebvre en Israël, mais jusqu’à Frank Mathevon aux États-Unis. Nous avons des gens qui ont un vrai savoir-faire, de vraies explications à nous donner, une vraie culture de leur pays et de l’actualité dans ces pays-là et de leur lien à ce conflit-là. Ensuite, nous avons à franceinfo des programmatrices qui font un travail énorme pour trouver ces intervenants, ces spécialistes, ces chercheurs qui sont souvent des gens que nous avons rencontrés parfois en interview, qu’ensuite nous avons sollicité pour intervenir en direct, cette fois sur le mode invité. Et puis nous en découvrons régulièrement de nouveaux que nous testons. Nous essayons de voir ce qu’ils peuvent nous dire et leurs avis nous éclairent, évidemment.
Emmanuelle Daviet : Je vous lis le message d’un auditeur qui résume une tendance que l’on observe dans ce que l’on reçoit. Il écrit : « La guerre en Iran est incontestablement un sujet majeur, aux conséquences que nul ne peut encore évaluer à terme. Votre rédaction y consacre un temps conséquent, ce qui est normal. Pour autant, des sujets qui ne sont pas anecdotiques ont complètement disparu. Plus un seul mot sur l’Ukraine. Où en est ce conflit ? Les bombardements russes se poursuivent-ils ? Les pourparlers sont-ils interrompus ? Il me semble que franceinfo pourrait y consacrer dix minutes par demi-journée. Le sort des Ukrainiens mérite notre intérêt autant que celui des touristes coincés à Dubaï sur des paquebots de croisière. » Richard Place, que répondez-vous à cette remarque ?
Richard Place : Alors, un peu par provocation je dirais. Si l’on compare ce qui se passe en Ukraine à ces touristes malheureux, touristes bloqués sur un paquebot en disant que cela ne se vaut pas. Que fallait-il faire sur la rencontre du PSG face à Chelsea par exemple, qui est simplement un match de foot ? Uniquement un match de foot, seulement un match de foot. Mais la vie c’est aussi ça. C’est aussi un match de foot. Ce sont des touristes bloqués par un conflit sur un paquebot et ce sont des guerres et des victimes de guerre. L’Ukraine, nous en parlons très régulièrement. Nous en avons parlé encore hier en diffusant des extraits de l’interview de Volodymyr Zelensky. Interview exclusive de nos amis de France Inter que nous avons diffusée également par extraits sur l’antenne. En Ukraine, nous avons régulièrement envoyé des reporters et nous allons continuer à le faire. Nous y étions pour une journée spéciale lors des quatre ans du conflit, il y a moins d’un mois. Nous allons y retourner, bien sûr. Mais oui, quand le conflit au Proche-Orient, au Moyen-Orient éclate, forcément nous le couvrons beaucoup et ça laisse moins de place pour les autres sujets, dont l’Ukraine. Nous ne pouvons pas choisir et déterminer que tel sujet tous les jours, nous allons y consacrer dix minutes par demi-journée. Pourquoi parlerions nous de l’Ukraine pendant dix minutes sur une demi-journée? Pourquoi pas le conflit au Sud-Soudan, par exemple ? Nous ne faisons pas juste une liste de conflits et de sujets graves. Nous racontons le quotidien, la vie, nous racontons le monde tel qu’il est.