Des auditeurs ont écrit à propos du choix des mots employés pour qualifier l’opération militaire des États-Unis au Venezuela, ainsi que du traitement éditorial de la situation en Iran. Pour leur répondre, Anne Soëtemondt, directrice de l’information internationale de Radio France, est au micro d’Emmanuelle Daviet.
Emmanuelle Daviet: On commence avec l’opération militaire des États-Unis au Venezuela. Beaucoup de remarques sur le choix des mots. On commence avec cette première question d’un auditeur : « Pourquoi, lorsque vous traitez de l’invasion du Venezuela, vous ne nommez pas l’information en qualifiant l’acte des États-Unis d’un coup d’État ? N’est-ce pas une question d’éthique journalistique que d’employer les termes juridiques pour indiquer aux auditeurs de quoi on parle ? » Comment les journalistes décident d’employer ou non des termes juridiquement et politiquement chargés comme « coup d’État », « invasion » ou « acte de guerre » ?
Anne Soëtemondt: Je trouve que c’est une excellente question et pour être tout à fait honnête, on se la pose constamment, Emmanuelle. La grande difficulté pour nous, comme ça, quand il y a un « coup d’actu », c’est à la fois d’être réactif car on sait que les auditeurs ont envie d’avoir vite des informations, c’est d’ailleurs la raison d’être de Franceinfo, tout en étant précis. C’est un objectif qu’on a toujours en tête, particulièrement sur le service public. Et il nous arrive, c’est vrai, de faire des erreurs. C’est impardonnable. Mais ce que je voudrais vous dire là, c’est qu’elles sont de bonne foi ces erreurs. Ce que je veux dire par là, c’est que si nous avons pu parler « d »‘invasion » du Venezuela samedi matin sur les antennes de Franceinfo, c’est qu’en fait, les informations arrivaient au compte gouttes, qu’elles étaient parfois contradictoires, de sources différentes, qu’elles étaient incomplètes et que nous n’avons qu’une seule journaliste à Caracas. Elle est formidable. Elle s’appelle Alice Campagnol, c’est une pigiste. Elle travaillait donc pour beaucoup de monde. Elle avait elle même du mal à répondre factuellement aux questions parce qu’elle n’est pas forcément sortie de chez elle très rapidement. Mais notre auditeur a raison il n’y a pas eu d’invasion, pas de troupes américaines pour conquérir le sol vénézuélien. Sur la question du « coup d’État », nous n’en avons pas parlé parce que d’après le dictionnaire, j’ai vérifié en venant ici, un « coup d’état » c’est mené par des autorités ou acteurs intégrés à l’appareil d’État. Et là, ce n’est pas le cas puisque ce sont des Américains qui sont intervenus au Venezuela. Factuellement, et nous, c’est de là qu’on part les journalistes, on n’est pas dans l’interprétation. C’était une série de frappes manifestement ciblées, puis l’arrestation, l’enlèvement du président Maduro. En revanche, je pense qu’on pouvait parler d’un coup de force. Sur la question de l’acte de guerre, là aussi, c’est une très bonne question. Revenons au droit international. C’est notre boussole. Ça semble se défendre puisqu’il s’agit d’un acte illicite au regard du droit international d’un État contre un autre État. Mais je tiens à le dire, il n’appartient pas forcément aux journalistes de qualifier juridiquement les choses. C’est au droit de le faire. Alors ce que nous faisons souvent, c’est qu’on conseille de prendre des invités, des juristes et on leur pose la question : comment on peut qualifier ce qui est en train de se passer ?
Emmanuelle Daviet : On poursuit avec des remarques toujours sur la sémantique. Les auditeurs rappellent que le terme « exfiltrer » désigne l’évacuation d’une personne consentante ou menacée. Certains auditeurs estiment que le terme « exfiltration » atténue la gravité de l’événement, voire sa dimension militaire. D’autres reprochent l’emploi du mot « capture« , estimant qu’il est employé lors de la prise d’animaux ou dans le cadre policier. Anne Soëtemondt, que vous inspirent ces remarques ?
Anne Soëtemondt : Je les trouve très pertinentes Emmanuelle, et je me réjouis que nos auditeurs se posent ces questions et qu’ils aient une écoute critique et en l’occurrence, une écoute plutôt juste. C’est vrai qu’une exfiltration, cela sous entend une volonté d’être exfiltré et ce n’est pas du tout ce qui s’est passé dans la nuit du 2 au 3 janvier. « Capture », il y a un petit côté cowboy, si vous me passez l’expression, un côté spectacle. Et pour tout vous dire, peut-être qu’on a été influencé, c’est vrai à tort, par les informations qui nous sont arrivées en anglais, puisque forcément ça nous est beaucoup arrivé de la presse américaine et par le récit de Donald Trump qui a fait la publicité de cette opération. Je pense que pour moi, le mot juste et ça, c’est vraiment ce qu’on doit chercher en journalisme, c’est effectivement « enlèvement » ou « kidnapping », même si c’est un anglicisme.
Emmanuelle Daviet : On passe maintenant à l’Iran. Des auditeurs ne comprennent pas pourquoi les événements ont été majoritairement présentés comme des manifestations « contre la vie chère ». S’agit-il d’un choix éditorial ou d’une formulation héritée des premières dépêches et maintenue dans la durée ? Ils souhaiteraient également savoir à quel moment une rédaction estime nécessaire de faire évoluer sa grille de lecture, lorsque la nature d’un mouvement change.
Anne Soëtemondt : Alors je pense que cette dernière question est vraiment la bonne. La question de la temporalité, ce qui va expliquer ce que je vais vous dire, là, c’est une évolution dans le temps. En fait, au tout début, ce qui s’est passé en Iran, c’est effectivement une sorte d’étincelle dans le bazar des téléphones portables de Téhéran. Vous avez eu, à cause d’une hyperinflation, les quelques jours précédant un mouvement de protestation et de premier cortège. Ils étaient petits. C’était en fait des bazaris, comme on dit des commerçants. Puis, les jours d’après, d’autres commerçants, pas seulement des vendeurs de téléphones portables, se sont ajoutés. Puisque évidemment, il y a un terrain inflammable en Iran. L’hyperinflation concerne absolument tout le monde et on connaît les autres revendications qui sont beaucoup plus politiques. Donc en fait, dans le temps, ce mouvement, il a évolué. Donc oui, nous avons dit au départ que c’était une révolte avec des motifs plutôt commerciaux, économiques. Mais c’est vrai qu’aujourd’hui c’est très différent. Mais il faut bien avoir en tête une chose, c’est que nous, nous essayons vraiment de faire notre travail en étant factuel, en vérifiant ce qu’on vous dit. Là, la difficulté avec l’Iran, je ne peux pas vous dire ce qui s’est passé exactement ces 24 dernières heures. Internet a été coupé et les lignes téléphoniques ont été coupées. Il y a beaucoup de vidéos qui arrivent, mais en fait, on a du mal à les authentifier. Ça prend du temps d’être juste, donc parfois on est un peu décalé. C’est vrai qu’aujourd’hui les revendications et le mouvement sont politiques alors qu’au début c’était économique.