Le traitement éditorial de la mort de Quentin Deranque a suscité de vives réactions chez les auditeurs. Pour en parler, Richard Place, directeur de la rédaction de Franceinfo est au micro d’Emmanuelle Daviet.

Emmanuelle Daviet : Dans une affaire mêlant violence, politique et forte polarisation, comment veillez-vous à distinguer l’information factuelle, l’analyse et les réactions politiques sans que l’une ne prenne le pas sur l’autre ?

Richard Place: D’abord en se disant que l’essentiel, ce sont les faits. Là où les auditeurs et nos internautes nous attendent, ce sont les faits, ce que l’on sait le plus précisément possible. Donc, dès le vendredi soir, la semaine dernière, au moment où nous apprenons que Quentin est entre la vie et la mort, que l’on comprend qu’il y a eu des altercations, des bagarres, des accrochages, les termes,on y reviendra, mais à ce moment-là, nous n’avons évidemment pas de détails. On sait juste qu’il y a eu visiblement des altercations, des bagarres entre militants de deux bords politiques. Eh bien à ce moment-là, on se repose avant tout sur notre service police-justice qui entre en contact avec ses contacts justement à Lyon et au niveau national, pour essayer de distinguer ce qui s’est passé précisément, d’avoir des horaires, d’avoir des lieux. Et c’est à partir de cela que l’on construit ce que l’on peut dire à l’antenne. Nous ne partons pas sur des réactions politiques dès le début. Au contraire, on se dit aussitôt qu’il faut se garder de lancer des invités à tout va. Nous lançons deux invitations le vendredi soir, l’une au procureur de Lyon, parce que c’est lui qui est en charge de l’enquête, et l’autre à l’avocat de la famille de la victime, parce que nous voyons qu’il commence à communiquer et nous nous disons qu’il peut être intéressant de l’entendre à ce moment-là.

Emmanuelle Daviet: De nombreux auditeurs ont réagi au choix des mots employés pour qualifier les faits. Je cite « rixe, agression, lynchage, meurtre ». Comment se fait ce travail lexical à Franceinfo ? Comment être au plus près de la réalité des faits ? Est-ce en s’alignant sur la qualification judiciaire ? Vous avez cité le procureur de la République.

Richard Place: Alors non, on ne s’aligne pas sur la qualification judiciaire. En revanche, ça nous aide effectivement à savoir comment parler de ces faits-là. Dans les premiers temps de cette information, je le disais, on a très peu de détails finalement. Donc nous avons notamment utilisé le mot rixe, ce qui nous a été reproché sur les réseaux sociaux par des auditeurs, par des élus aussi, qui ont cru bon à ce moment-là de prendre leur compte sur un réseau social pour venir nous critiquer. Je rappelle juste la définition du mot rixe selon le Petit Robert. C’est « une querelle violente accompagnée de coups dans un lieu public ». Au moment où nous prononçons ce mot là, c’est-à-dire le vendredi soir, le samedi matin, ça correspond exactement à ce que l’on sait à ce moment-là. Ensuite, nous avons utilisé des termes que vous n’avez pas cités, mais ceux que vous avez cités, nous les avons employés. Nous avons aussi parlé de tabassage, de passage à tabac. Parce qu’une fois qu’il y a eu des vidéos authentifiées, on a pu un peu mieux qualifier ces faits-là. Mais tout cela est évidemment très compliqué, très évolutif et il est toujours très facile, surtout pour des hommes politiques en campagne, de venir nous faire des reproches a posteriori.

Emmanuelle Daviet: Le choix du vocabulaire revient également dans les messages pour la désignation des personnes ou des groupes impliqués, je cite « identitaires, nationalistes d’extrême droite, antifasciste, extrême gauche ». Richard Place, comment choisissez-vous ces termes et comment garantissez-vous leur cohérence ?

Richard Place: Nous les choisissons en discutant dans la rédaction. Cette rédaction est composée de journalistes professionnels aguerris, des présentateurs, des gens dans les services qui peuvent échanger entre eux avec, on le disait tout à l’heure, les qualifications judiciaires, mais aussi, dans ce cas précis, avec notre service politique également, pour savoir comment qualifier les uns et les autres quelle est cette mouvance, comment doit-on parler d’eux. Évidemment, ce ne sont pas les gens dont on parle qui sont les mieux placés pour nous dire comment on doit les qualifier. Parce que certains récusent même les termes, récusent ce qu’ils sont réellement. Donc nous devons les choisir nous-mêmes et nous prêtons à la critique forcément d’un camp ou d’un autre.

Emmanuelle Daviet : Une semaine après les faits, avec le recul, qu’est-ce qui vous a posé le plus de difficultés pour traiter cette actualité, ce sujet devenu hautement sensible et très politique ?

Richard Place: Le plus compliqué, et c’est toujours la même chose, ce sont les faits. Pouvoir dire le plus précisément et de la manière la plus neutre possible ce qui s’est passé. Dans cette affaire, un homme est mort, c’est un drame. Le pays tout entier est sous le choc. Nous devons être très précis, nous emparer de ce sujet avec professionnalisme, justesse. C’est ce que nous nous sommes attachés à faire jusqu’ici et ce que nous allons continuer de faire.