L’arrivée de Charles Sapin, directeur adjoint de la rédaction de Valeurs actuelles, en tant qu’éditorialiste sur France Inter suscite une vague de réactions chez les auditeurs. Pour répondre, Céline Pigalle, directrice de France Inter est au micro d’Emmanuelle Daviet.
Emmanuelle Daviet: Bienvenue dans ce rendez-vous de la médiatrice. Alors cette saison, à votre demande, ce rendez-vous aura effectivement lieu chaque semaine, le vendredi en podcast sur le site de la médiatrice, ainsi que le dimanche à 14h50 sur l’antenne de France Inter et une fois par mois le jeudi dans l’émission donc de Sonia Devillers que je remercie à cette occasion. Ce rendez-vous, vous le savez, c’est pour vous permettre à vous, Céline Pigalle, directrice de France Inter, mais aussi aux journalistes, aux producteurs de l’antenne de répondre directement aux questions, aux critiques, aux interrogations des auditeurs. Alors, ce premier rendez-vous, évidemment, est consacré à Charles Sapin. Depuis l’annonce de l’arrivée du directeur adjoint de la rédaction de Valeurs actuelles comme éditorialiste politique le dimanche dans la matinale, je reçois énormément de messages très critiques dans lesquels des auditeurs se disent en colère. Ils font part de leur incompréhension. Certains parlent même, je cite, « de trahison ». Alors, avant d’aborder les différentes questions soulevées par les auditeurs, je voudrais savoir Céline Pigalle si vous vous attendiez à une réaction d’une telle ampleur, est-ce que cette colère vous semble légitime ou bien selon vous, s’agit-il d’un malentendu ?
Céline Pigalle: Bonjour à tous, bonjour à toutes. Je crois en effet qu’il y a un malentendu entre nous, mais je vous remercie de me donner l’occasion de répondre aux différentes questions qui ont été soulevées. La première chose que je voudrais dire, et c’est très important, c’est que je comprends l’émoi, le trouble que cette décision et ce choix ont soulevé. Il y a eu par le passé, dans les pages de Valeurs actuelles, à la Une de Valeurs actuelles, des articles, des titres, une bande dessinée qui représentaient Danièle Obono comme une femme esclave. Un certain nombre de sujets qui ont choqué et qui ont ensuite fait l’objet de décisions de justice, de condamnation pour incitation à la haine. Évidemment, je condamne absolument ce qui s’est passé à ce moment-là. C’est la première chose. Et la deuxième chose très importante, c’est qu’aucun fait de ce type ne se produira sur l’antenne de France Inter. J’en prends l’engagement. La colère et l’émoi sont suscités par l’idée que ce qui s’est produit dans ce journal pourrait se produire sur l’antenne de France Inter. De toute ma personne, je suis attachée à la lutte contre les discriminations, à la lutte contre le racisme, à la lutte contre l’incitation à la haine. Et ces choses-là ne se produiront pas sur l’antenne de France Inter.
Emmanuelle Daviet: Alors il y a une question très simple qui revient dans les courriers pourquoi avoir choisi Charles Sapin ? Je vous lis un message qui reflète bien la teneur de ce que j’ai reçu. D’ailleurs, j’invite les auditeurs, s’ils le souhaitent, à aller lire sur le site de la médiatrice une sélection de courriers que j’ai donc proposée pour qu’ils prennent un peu connaissance de tout ce que je reçois. Voici ce message. Je suis auditeur de France Inter depuis plus de 30 ans. « Comment avez-vous pu embaucher le numéro deux de Valeurs actuelles au nom du pluralisme ? Valeurs actuelles est un média condamné pour racisme. Je suis indigné. » Fin du a0message. Alors Céline Pigalle, pouvez-vous nous expliquer votre choix?
Céline Pigalle: Absolument. Je suis très heureuse de pouvoir expliquer ce choix. A la veille de l’été, alors que nous étions en train de boucler la grille de rentrée, j’ai eu le souhait de donner la parole à différents points de vue en matière géopolitique, en matière économique et en matière politique. Pour ce qui concerne l’édito politique dont je souhaitais qu’il représente les idées et les valeurs de la droite républicaine, j’ai pensé à Charles Sapin, qui est un journaliste qualifié, sérieux, responsable, apprécié de ses pairs et qui, au moment où j’en ai eu l’idée, était journaliste au Point. Et j’apprends que Charles Sapin rejoint Valeurs Actuelles. Au fond, ce qu’ont vécu les auditeurs avec cette annonce, je l’ai vécu moi aussi. J’ai immédiatement appelé Charles Sapin pour lui dire « qu’est-ce que c’est que cette histoire Valeurs actuelles avec ce qui s’est passé ». Et Charles Sapin m’a dit précisément si je rejoins Valeurs Actuelles aujourd’hui comme directeur adjoint, c’est parce qu’on m’a demandé de venir rejoindre ce titre pour en changer la ligne éditoriale, pour tourner la page de ces échéances, pour en finir avec ces provocations. Et pour finalement lui permettre de redevenir un titre honorable. Alors vous me direz oui, mais il reste le symbole. Je veux partager avec vous et avec les auditeurs la raison pour laquelle je ne me suis pas arrêtée à ce symbole dans ma vie professionnelle, qui est aussi ma vie personnelle. J’ai été un temps directrice de la rédaction d’iTélé. A l’époque, il y avait un journaliste du Figaro qui participait à un débat toutes les semaines sur l’antenne d’iTélé. Ce journaliste, c’était Eric Zemmour. Et à mesure que le temps a passé, au bout d’environ de deux ans. Eric Zemmour était dans la préparation de son livre Le Suicide français. Et très régulièrement sur l’antenne d’iTélé, il tenait des propos qui nous débordaient, qui nous dépassaient. Et le métier de directrice de la rédaction ou de directrice de chaîne. Il commence par la maîtrise de l’antenne et il est arrivé à un moment où, par ailleurs, il tenait des propos extrêmement provocateurs et qui ensuite ont été sanctionnés, là aussi. Je n’ai pas attendu que ces sanctions interviennent pour considérer qu’on ne pouvait pas continuer. Et donc toute ma démarche, à la veille de cette grille de rentrée, a été de trouver un journaliste dont je pensais qu’il n’allait pas utiliser l’antenne de France Inter, pour finalement faire pas seulement du journalisme d’opinion, mais aussi pour délivrer des messages politiques. On a vu comment Eric Zemmour, ensuite s’est engagé en politique. Et je ne crois pas que ce soit le projet de Charles Sapin. Je crois que je peux avoir confiance en lui pour ne pas mettre l’antenne de France Inter en danger.
Emmanuelle Daviet: Dans la réponse écrite que vous avez formulée aux auditeurs. Votre principal argument est celui du pluralisme. Or, c’est précisément cet argument que contestent les auditeurs. Ils nous disent en substance le pluralisme signifie que toutes les opinions doivent pouvoir être entendues et confrontées, mais pas nécessairement que toutes doivent disposer d’une chronique régulière. Et il y a des auditeurs qui font une distinction intéressante. Ils ne contestent pas que Charles Sapin puisse être invité, interviewé ou confronté à d’autres opinions sur France Inter. Ce qu’ils contestent, c’est qu’on lui confie un rendez-vous régulier, un édito chaque semaine. Alors pourquoi avoir choisi cette formule?
Céline Pigalle: Alors la logique qui était la mienne, c’était en effet d’aller au devant de cette demande qui nous est soumise, de respecter le pluralisme. Je veux dire tout de suite que France Inter s’y conforme. Tous les jours et tous les jours, on entend des points de vue très différents sur nos antennes. Ce n’est pas quelque chose qui change radicalement. Nous avons toujours eu cette démarche. Néanmoins, en cette année présidentielle, et pour éclairer finalement le choix de ceux qui nous écoutent. J’ai jugé utile d’avoir, par exemple, un éditorialiste économique d’Alternatives Économiques et une éditorialiste économique du Financial Times. Dans ce cadre-là, j’ai choisi de confier un éditorial politique à Camille Vigogne, qui travaille pour le Nouvel Obs. Et finalement, je cherchais très simplement son pendant avec un éditorial politique qui représente les idées de la droite. Et encore une fois, c’est très important sur cette antenne, dans le cadre des valeurs républicaines et des valeurs démocratiques. Je veux insister sur une chose le pluralisme, c’est tout à fait fondamental pour une antenne de service public que toute sorte de point de vue, de parti-pris, d’opinion puissent être exprimés sur cette antenne, c’est fondamental. C’est une de nos missions premières. Et au fond, chaque jour un peu plus, cette mission doit être renforcée. Pour quelle raison. Parce que des médias qui s’adresseraient uniquement à une partie de l’échiquier, il y en a de plus en plus. Et nous, ce que nous voulons être, c’est un endroit où, quoiqu’on ne pense pas la même chose, on puisse se parler, on puisse dialoguer, on puisse débattre, on puisse avoir des échanges apaisés. Ça peut sembler un peu banal, c’est un terme que j’ai beaucoup utilisé. Il faut retrouver le goût et le sens de la conversation. Pas le duel, pas l’affrontement, pas la société polarisée, pas la société radicalisée dans laquelle, il faut le dire, on nous entraîne chaque jour un peu plus, notamment à travers des algorithmes qui nous font vivre dans des bulles. France Inter, c’est exactement le contraire de ça. C’est l’agora où tout le monde doit pouvoir se retrouver.
Emmanuelle Daviet: Alors dans les courriers, ce qui apparaît très clairement, c’est que beaucoup d’auditeurs ne dissocient pas Charles Sapin du média dont il est aujourd’hui le directeur adjoint de la rédaction. Pour eux, l’équation est simple Charles Sapin, c’est Valeurs actuelles. Alors jusqu’où peut on, comme vous le faites, dissocier un éditorialiste du média dont il est l’un des principaux responsables? Certains auditeurs ont même le sentiment que l’on participe de cette manière à une réhabilitation de Valeurs actuelles. Est ce que vous comprenez cet argument des auditeurs?
Céline Pigalle: Pour commencer, je ne le dissocie pas. J’accepte le fait qu’il ait changé de titre à partir du moment où il me dit que ce titre va changer. Je ne m’affranchis pas du symbole qui, en l’état, a fait la discussion dans laquelle nous sommes. Vous savez, aujourd’hui, je ne me prononce pas en réalité, sur Valeurs Actuelles. Je fais confiance à une personne que je connais et dont je pense qu’elle ne mettra pas en danger l’antenne de France Inter, qui par ailleurs est forte. Ça veut dire quoi ? Ça veut dire que si ce pacte n’était pas respecté, ça veut dire aussi que s’il se produisait quoi que ce soit d’équivalent à ce qui s’est produit dans le passé dans ce journal, bah il faudrait arrêter. Et vous savez, c’est une chose très importante pour moi de mesurer l’inquiétude qui règne autour de cette chaîne, parce que précisément, elle est encore le lieu où on peut se parler. Elle est attaquée pour cette raison. Il y a malheureusement un certain nombre de forces qui n’ont plus envie de ces échanges apaisés, de cette discussion, qui ont envie finalement de briser cette concorde. Et donc évidemment, moi, je ne cèderai pas à ce type, à des propos qui seraient haineux, qui seraient de la pure invective, qui seraient de la pure provocation. Et en contrepartie, je pense qu’il est utile d’entendre parfois sur cette antenne des choses qui ne correspondent pas à ses convictions, qui ne correspondent pas à ses choix, qui ne correspondent pas à sa vie.
Emmanuelle Daviet: Pour reprendre une formule de Benjamin Duhamel dans sa nouvelle émission Franc-Jeu. Si vous deviez qualifier en un mot votre première rentrée à la tête de France Inter ?
Céline Pigalle: Responsable.
Emmanuelle Daviet: Responsable.
Céline Pigalle: Responsabilité. France Inter a une très grande responsabilité. C’est la première chaîne de radio de France, mais c’est surtout, c’est ce que j’ai essayé de vous expliquer jusqu’ici. Un endroit où on doit pouvoir encore se parler plutôt que de se lancer des injures, des menaces. J’espère bien qu’on va y arriver.
Emmanuelle Daviet: Merci. Céline Pigalle. Et pour continuer à se parler, j’indique aux auditeurs qui souhaitent nous écrire qu’ils peuvent aller sur le site de la médiatrice de Radio France pour donner leur avis sur les programmes et les journaux d’information, chaque message est lu et envoyé chaque jour à la direction de France Inter.