Les auditeurs s’interrogent sur la façon dont les journalistes travaillent sur place pour couvrir les inondations au Népal. Pour leur répondre, Agathe Mahuet, envoyée spéciale de franceinfo est au micro d’Emmanuelle Daviet.

Emmanuelle Daviet: Vous êtes l’envoyée spéciale de franceinfo sur le terrain, donc au Népal avec Benjamin Thuau, technicien de reportage. Quand vous arrivez sur place tous les deux, donc, quelle est la première chose qui vous frappe ?

Agathe Mahuet: Alors quand on est arrivés, effectivement, il y a une semaine, il était déjà un petit peu tard dans la journée pour pour prendre la route tout de suite vers la vallée sinistrée qui est à 2h30 de la capitale. Donc, on a d’abord décidé de rester à Katmandou et on a pris tout de suite la direction de l’hôpital, parce qu’on avait appris que des familles s’y réunissaient pour espérer retrouver un proche blessé dans la catastrophe ou obtenir des informations sur des disparus. Donc, en guise d’introduction à ce pays que personnellement j’ai découvert de cette façon, on se retrouve comme ça face à un mur de photos, de gens dont on est sans nouvelles. Et puis il y a des dizaines de Népalais tout autour qui regardent, qui cherchent à reconnaître quelqu’un. Et un tout petit peu plus loin, il y avait aussi la morgue. Et c’était sans doute le plus frappant pour ce premier reportage ici. Les images de cadavres, parfois de morceaux de corps qui étaient exposés en photo, là aussi sur un mur extérieur, donc près de la morgue, exposée assez naturellement par les autorités népalaises. Ça peut sembler pour nous un peu brutal, mais ça ne déclenchait aucune sur-réaction des Népalais qui étaient là, eux regardaient vraiment, photo après photo, pour essayer d’identifier leurs proches. Et c’était une image plutôt marquante. Et ça dit sans doute quelque chose aussi d’un rapport à la mort qui est un peu différent ici au Népal, par rapport à ce que l’on connaît en Europe par exemple.

Emmanuelle Daviet: Sur le terrain, vous travaillez avec un fixeur ou des journalistes népalais ? Et si oui, quel rôle jouent-ils ?

Agathe Mahuet : Oui, alors un fixeur, c’est toujours indispensable dès lors qu’on est dans un pays où l’on ne parle pas la langue et où la majorité des gens ne peuvent pas communiquer suffisamment bien en anglais par exemple. Et quand bien même il faudrait un collaborateur en fait, qui permette de décoder un peu les choses culturellement parce que nous n’avons pas envie de dire de bêtises, donc on écoute, on apprend beaucoup de lui, de ce fixeur, de ces gens qui nous accompagnent dans nos reportages. Au-delà de faire seulement la traduction, même si c’est ce qui reste l’impératif principal. Personnellement, je ne parle pas népalais, à part « Namasté » et « Zamzam » désormais que je connais qui veut dire « allons-y »! Voilà quelques mots, tout simplement. Mais quand on est envoyé spécial comme ça, c’est donc quelque chose qu’on gère même avant le départ, au moment où on prépare nos affaires depuis la France parce qu’il vient de se produire quelque chose, en l’occurrence la coulée de boue meurtrière au Népal. C’est l’une des premières choses à faire d’entrer en contact avec quelqu’un dans le pays, quelqu’un de francophone idéalement, et qui va pouvoir nous guider un petit peu à notre arrivée. Et l’avantage avec le Népal, c’est que c’est un pays où il y a beaucoup de voyageurs qui viennent pour des randonnées, pour faire du trek dans les magnifiques montagnes de la chaîne de l’Himalaya, donc ce n’est pas très compliqué en fait, il y a beaucoup de guides de montagne qui peuvent nous accompagner. C’est comme ça que j’ai travaillé toute cette semaine avec Shanker, un Népalais francophone qui était avec nous tout au long de nos reportages. Dans certains cas, on peut aussi s’adresser à des journalistes, c’est vrai, mais ce n’est pas systématique. Il faut surtout quelqu’un qui soit débrouillard, qui ait un bon contact avec les gens et à qui on verse un salaire à la fin. Donc, pour cette mission de traduction, de fixeur, comme on dit, et pour cette mission, ce type de mission, on est aussi bien sûr accompagné quand on est journaliste-reporter d’un collègue technicien de reportage indispensable tout autant donc, Benjamin Thuau en l’occurrence, pour faire en ce moment la liaison technique vers vous.

Emmanuelle Daviet: Agathe Mahuet vous avez évoqué l’importance d’avoir un bon contact. Alors précisément, comment abordez-vous quelqu’un qui vient de perdre sa maison ou un membre de sa famille pour lui demander une interview?

Agathe Mahuet: Bon, forcément, c’est toujours délicat, mais comme la plupart de mes collègues, je pense qu’on fait très attention à essayer de ne brusquer personne. Et c’est en fait assez naturel. Si on pose sobrement les questions, ça se passe toujours bien, avec un peu de bienveillance. Si on voit quelqu’un qui pleure face à une telle catastrophe, on peut tenter un regard, voir si ça fait du bien, peut-être de décharger un petit peu, de raconter ce qui s’est passé. Mais hors de question d’insister, évidemment. Et en fait, ici, ça s’est assez peu produit parce qu’il y a un rapport à la mort un peu différent, parce que les Népalais sont hindous en majorité, bouddhistes aussi un petit peu. En une semaine ici, je n’ai vu personne s’effondrer en larmes bruyamment par exemple. C’en est même presque un peu troublant vu ce qui s’est passé. Il y a beaucoup de pudeur, de dignité, une forme d’humilité aussi. Beaucoup de ceux que l’on a rencontrés nous ont dit « oui, j’ai perdu mon père, j’ai perdu mon neveu, plusieurs proches même. Mais je sais qu’il n’y a pas que moi. Tous les gens ici, tout le monde autour a perdu de la famille. » Donc les Népalais qu’on a pu rencontrer se lamentent très peu sur leur sort.

Emmanuelle Daviet: Question d’un auditeur : « Comment raconter la souffrance sans tomber dans le sensationnalisme ? »

Agathe Mahuet: Je ne sais pas du tout s’il y a une recette ou une méthode pour ça, mais un peu comme je le disais, je crois qu’il faut essayer de rester sobre et dans l’approche des gens qu’on interview ou dans les mots qu’on choisit aussi, qui peuvent être précis et factuels. Mais vu l’horreur de la situation, en l’occurrence ici au Népal avec ce qui s’est passé, disons que ça ne sert à rien d’en rajouter. Quand on raconte ce qu’on a sous les yeux, il n’y a pas vraiment besoin de superlatifs.

Emmanuelle Daviet: Est-ce qu’il y a une rencontre ou un moment Agathe, au cours de cette mission qui vous a particulièrement marquée ?

Agathe Mahuet: Disons qu’on a passé une journée peut être particulièrement éprouvante. Oui, quand on s’est rendu cette semaine dans un village qui était véritablement sinistré, comme d’autres. Mais lui était presque rayé de la carte par cette coulée de boue. On y a accompagné un monsieur qui a tout perdu sa femme, ses trois enfants, sa maison. Ce village était vraiment totalement défiguré. On pouvait à peine deviner qu’il y avait eu des maisons ici et là il y a une semaine encore. Et je crois qu’on se souviendra effectivement de la vision de cet endroit, de ces lieux transformés, de cette boue et là où il a fallu marcher, parfois un petit peu, dans cette terre très meuble, rien que le fait de s’enfoncer légèrement en quelques pas, ça remue. C’est très troublant. Mais je préfèrerais finir quand même sur une note plus positive. Et dire que ce qui est marquant aussi et ce que je retiendrai de cette mission népalaise, c’est peut-être la gentillesse incroyable des Népalais qu’on a rencontrés. Ça peut sembler facile à dire, mais c’est c’est très sincère, c’est frappant. Ce sont vraiment des gens très très attachants. Voilà.

Emmanuelle Daviet: Merci Agathe Mahuet, Envoyée spéciale de Franceinfo au Népal aux côtés de Benjamin Thuau, technicien de reportage.