Après l’enquête de la cellule investigation de Radio France sur la contamination des laits infantiles, les auditeurs ont réagi. Pour en parler, Marie Dupin, journaliste de la cellule investigation, est au micro d’Emmanuelle Daviet.
Emmanuelle Daviet: Dans l’affaire des laits infantiles contaminés, quatre décès de nourrissons ont été portés à la connaissance des autorités. Des enquêtes pénales sont ouvertes. Trois portent sur des lots ayant fait l’objet d’un rappel. La quatrième concerne un produit qui n’avait pas été retiré du marché. Alors on commence avec le point de départ de l’enquête. Des auditeurs souhaiteraient savoir ce qui a déclenché votre investigation. Une alerte, un document, un témoignage ou une anomalie ?
Marie Dupin: En fait, cela fait plusieurs années que je travaille sur les questions de sécurité alimentaire. J’avais enquêté sur les pizzas Buitoni contaminées il y a quelques années. Il y avait cinq enfants qui étaient décédés. Et puis, depuis deux ans, je travaille aussi sur l’affaire des eaux minérales contaminées, traitées illégalement par le groupe Nestlé. Donc on parle des marques Vittel, Perrier Hépar. En décembre, j’ai vu passer une information qui concernait un retrait de lait infantile du groupe Nestlé parce qu’il y avait une bactérie dans ce lait. Alors sur le moment, ça semblait assez limité. Et puis début janvier, il y a eu un rappel massif avec énormément de produits, énormément de poudres de lait retirés des rayons. Alors là, je me suis dit bon, il faut qu’on regarde ça de plus près. Et le directeur de la cellule investigation de Radio France, Benoit Colombat, m’a dit oui, enquête sur ce sujet. Là, j’ai activé mes sources et j’ai appris deux choses très importantes. D’abord que dans l’usine Nestlé qui fabrique le lait Guigoz en France, des analyses avaient détecté la toxine dès le 23 décembre, alors que les rappels n’ont eu lieu que le 6 janvier. Donc il y a eu un décalage important. Et puis surtout, j’ai appris qu’une première enquête pénale était ouverte après le décès d’un nourrisson qui avait consommé une poudre de lait contaminée par la toxine incriminée. Et donc, avec Benoît Colombat, on a décidé de publier un premier article.
Emmanuelle Daviet: Question d’une auditrice : « Que révèle cette affaire du fonctionnement des systèmes de contrôle sanitaire ? »
Marie Dupin: En France, le contrôle des aliments, c’est le ministère de l’Agriculture. Mais quand il y a une intoxication alimentaire collective qui est liée à un produit en particulier, ben là ce sont les services des départements qui mènent les enquêtes. Normalement, quand un produit est suspecté d’avoir engendré une intoxication alimentaire collective, et bien ce produit doit être analysé dans des laboratoires officiels agréés, indépendants. Or, ce qu’on a découvert dans cette affaire des laits infantiles, c’est que lorsque les familles alertées, les autorités, et bien les autorités, leur demander de renvoyer les boites aux fabricants Nestlé, ce n’est pas du tout comme ça que ça doit se passer. D’ailleurs, il y a 24 familles qui ont porté plainte parce qu’évidemment, ce n’est pas au fabricant de tester son propre produit quand il y a des symptômes chez un consommateur. Mais ça n’aurait aucun sens.
Emmanuelle Daviet: Marie Dupin, qu’est-ce qui vous surprend le plus dans cette affaire ?
Marie Dupin: Ce qui m’a le plus surprise, c’est de découvrir qu’en fait, la France n’avait aucun moyen de tester la présence de cette toxine, la toxine céréulide dans les aliments. Et il faut savoir que cette toxine a été produite par une bactérie bacillus cereus. Et cette bactérie, eh bien, c’est la principale cause d’intoxication alimentaire collective en France. Ça fait des années que les scientifiques alertent en disant il nous faut des moyens, il nous faut un laboratoire spécialisé pour pouvoir analyser, pour pouvoir faire des analyses en cas de crise sanitaire. Personne n’a écouté ces scientifiques et aujourd’hui, eh bien la crise est là et la France est démunie. Et d’ailleurs, nous l’avons révélé hier matin. Les analyses vont être envoyées par la France en Belgique, parce que nos voisins belges, eux, ont les moyens financiers et humains de faire les tests, les analyses nécessaires sur les produits.
Emmanuelle Daviet: « Dans ce type d’enquête, les sources prennent-elles des risques ? » demande un auditeur.
Marie Dupin: Non, la protection des sources, c’est notre priorité absolue. On prend toutes les précautions pour que les personnes qui nous parlent ne puissent pas être identifiées. Et évidemment, si une information risque de mettre une source en difficulté, eh bien on ne publie pas cette information.
Emmanuelle Daviet: Comment traiter un sujet qui touche à une dimension aussi sensible que l’alimentation des nourrissons et rendre compréhensibles des analyses scientifiques complexes avec des tests, des protocoles ?
Marie Dupin: En fait, il faut d’abord se poser les bonnes questions, comme pour n’importe quel sujet journalistique. Donc là, les questions qui se sont posées, c’était « C’est quoi cette toxine ? Comment elle s’est retrouvée là? Qui savait ? Qui a agi? Qui n’a pas agi ? » Et ensuite, il s’agit de déployer des techniques journalistiques qui sont communes finalement à n’importe quel sujet. Mais en l’occurrence, là, il s’agit d’un sujet scientifique. Donc il va falloir trouver les bons scientifiques qui vont répondre aux bonnes questions et aussi les bonnes études scientifiques. Et là, il y a tout un tas d’informations qu’ensuite on va traiter, on va s’immerger complètement dans ce sujet pour ensuite le rendre compréhensible au plus grand nombre. Puisqu’on parle d’un sujet de santé et qu’on parle surtout de la santé des enfants.