Cette rentrée, les auditeurs ont été nombreux à réagir aux nouvelles formules des émissions de France Culture. Pour leur répondre, Florian Delorme, délégué aux programmes de France Culture est au micro d’Emmanuelle Daviet.
Emmanuelle Daviet: Pour commencer, beaucoup d’auditeurs nous disent qu’ils viennent chercher sur France Culture une autre manière d’aborder l’actualité, davantage de temps, de recul, d’analyse et d’expertise. Cette saison, vous faites évoluer plusieurs de vos grands rendez-vous d’information, notamment « Les Matins » et « Questions du soir ». Qu’avez-vous voulu changer dans la manière dont France Culture raconte et analyse l’actualité et dans ce paysage médiatique où l’information est disponible partout et en permanence, quelle doit être, selon vous, Florian Delorme la singularité de France Culture ?
Florian Delorme : Ce qu’on a essayé de faire cette saison ce n’est pas tant de changer le regard de France Culture sur l’actualité, mais c’est renforcer ce qui fait, à mon avis, sa singularité, c’est à dire prendre le temps de comprendre, de mettre en perspective, de faire dialoguer les savoirs, les expériences, les points de vue. C’est ce qu’on essaye, c’est ce qu’on met en œuvre, là, dans une formule renouvelée des Matins, dans laquelle la présence de la rédaction a été renforcée, avec Margaux Delpierre qui ouvre désormais la tranche à 6h30, Guillaume Erner porte la matinale du lundi au jeudi et c’est Marguerite Catton qui s’en charge le vendredi. On a évidemment toutes les différentes voix que vous connaissez déjà qui jalonnent aussi ce rendez-vous. Jean Leymarie, François Saltiel, Lucile Commeaux et Gilles Gressani. On a aussi Marie Labory qui nous rejoint pour proposer son « regard culturel » le vendredi. Donc au fond, c’est renouvelé, mais dans la même philosophie, avec les mêmes fondamentaux. Et puis pour le soir, c’est un peu pareil. Les questions du soir, elles sont désormais portées, c’est vrai, par Thomas Snegaroff, qui est une nouvelle voix du côté de France Culture qu’on connaissait du côté de France Inter. C’est lui qui va porter l’émission du lundi au jeudi et Mattéo Caranta le vendredi. Là aussi, on connaît bien Thomas Snegaroff, qui est un historien qui a cette grande capacité extrêmement précieuse d’extraire les savoirs, de les transmettre avec passion, avec pédagogie. Mais là encore, pas de révolution. Le concept reste le même avec une première partie qui est un débat d’actualité. Et puis une deuxième partie, un peu plus en hauteur, qui vise à proposer une idée alors neuve ou renouvelée, qui éclaire d’une lumière un peu différente ce qui se joue dans l’actualité. Donc au fond, l’information évidemment très présente sur France Culture, mais toujours avec ce souci de comprendre, de prendre le temps de prendre du champ. Le coup d’œil sur l’histoire, sur l’expérience passée, c’est quasiment dans l’ADN de France Culture, vous le savez.
Emmanuelle Daviet : Nous entrons progressivement dans une période où la campagne présidentielle va prendre une place croissante dans l’actualité. Des auditeurs nous disent régulièrement qu’en période électorale, ils redoutent de voir la politique et la compétition entre les candidats occuper progressivement tout l’espace médiatique. Alors comment France Culture va-t-elle traiter cette campagne présidentielle ? Allez-vous justement chercher à vous distinguer du commentaire politique quotidien pour donner davantage de place aux idées, aux grands enjeux, aux temps longs ? Concrètement, Florian Delorme, en tant que directeur des programmes de France Culture, quel dispositif particulier avez vous prévu pour cette campagne ?
Florian Delorme : Oui, là aussi vous avez raison. On cherche toujours à se distinguer. Il y a le calendrier électoral, il y a les guéguerres intestines, Il y a les commentaires quotidiens de la compétition entre les candidats. Mais nous, on va regarder cette élection comme un moment politique, évidemment, mais peut-être surtout et avant tout comme un moment de choix de société. Comprendre ce qui se joue, ce qui vient, les transformations qui traversent le pays pour éclairer les citoyens parce qu’ils vont devoir faire des choix. Et c’est ça qu’on va essayer de faire. Alors là aussi, on mise toujours sur le temps long, vous le savez, mais je vais aller tout de suite du côté du documentaire. On a par exemple déjà lancé plusieurs séries de « LSD », de longues séries documentaires sur des grands enjeux contemporains. Les déserts médicaux, la pauvreté, la démographie, l’agriculture, la désindustrialisation. Du côté des « Pieds sur terre », Sonia Kronlund nous lance deux collections spéciales, l’une autour des avenues Jean-Moulin. Il y en a des centaines, des milliers sur le territoire national. Et puis une autre collection sur les primo votants, là aussi pour aller prendre le pouls du pays. Et puis, comme à France Culture, on ne fait jamais les choses comme tout le monde, effectivement, on s’apprête à lancer une série d’émissions à la croisée, j’allais dire de la science-fiction et de la politique dans laquelle on va mettre au pouvoir des philosophes. Que ferait Descartes s’il arrivait à l’Elysée ? Que ferait Spinoza, Camus ou Nietzsche s’ils étaient catapultés et devenaient présidents et qu’ils prenaient là leurs premières décisions ? Eh bien, c’est exactement l’exercice auquel se prêteront les invités de Laurence Devillers dans cette émission qu’on a appelé les philosophes au pouvoir. Donc, si je dois résumer, je dirais qu’on ne veut surtout pas ajouter de bruit au bruit, mais donner un peu de profondeur au débat public.
Emmanuelle Daviet : Autre sujet très présent dans les messages des auditeurs en cette rentrée : les changements de grille. On sait combien les auditeurs de France Culture sont attachés aux grands rendez-vous qui structurent leurs journées, et les changements d’émissions ou d’horaires peuvent parfois les déstabiliser. Cette saison, vous faites évoluer plusieurs magazines importants les « Midis de Culture », avec parallèlement le « Point culture XXL », mais aussi les rendez-vous consacrés à la philosophie et à la science. Qu’est-ce qui vous a conduit à faire évoluer ces émissions Florian Delorme ?
Florian Delorme : C’est une question intéressante parce qu’elle touche à notre intimité d’auditeur aussi. On est d’abord et avant tout, vous et moi, des auditeurs de radio. Une grille de radio, ce sont des habitudes, ce sont des rendez-vous chaque jour, chaque semaine. Ce sont des voix aussi auxquelles on s’attache, bien sûr. Mais une grille de rentrée, c’est aussi un équilibre entre ce que les auditeurs aiment retrouver et la nécessité de faire évoluer l’offre éditoriale. Il y a des nouveautés, des nouvelles voix, on en parlera tout à l’heure, mais regardez sur les rendez-vous que vous avez évoqués. À 10h, la philosophie, Géraldine Mosna-Savoye on la connaît depuis longtemps, elle fera maintenant du lundi au jeudi et aussi le vendredi, on la connaît depuis des années. Natacha Triou maintenant, qui arrive effectivement aux « Midis de Culture », mais là aussi on la connaissait du côté de « La Science CQFD ». On a essayé de renouveler la formule, mais l’idée est toujours de donner de la place et de la parole à toutes les formes de la création artistique. « Le Point culture », vous en parlez, Marie Sorbier, là aussi, une voix très connue dans une formule aussi nouvelle, avec un agenda subjectif des sorties culturelles, avec des critiques, avec des rencontres, pour comprendre aussi ce qui fait l’actualité de la création, mais aussi ce qui fait les grands enjeux de la politique culturelle au sens large. Mais vous voyez, « La Science CQFD », j’ai oublié d’en parler, Alexandra Delbot, vous la connaissiez déjà. Là aussi, c’est une voix qu’on connaît. Donc on fait du nouveau avec des voix que les auditeurs connaissent et aiment.
Emmanuelle Daviet : En parallèle, vous créez de nouveaux rendez-vous « Au nom du droit ». Les philosophes au pouvoir, donc, on l’a évoqué, « Le Point idées », on voit se dessiner une volonté de mettre au premier plan des disciplines, le droit, la philosophie, les sciences humaines et sociales pour éclairer des questions très contemporaines. Est-ce une manière de réaffirmer les fondamentaux de France Culture, c’est-à-dire partir du savoir et de la recherche pour mieux comprendre le présent. Et comment faites-vous pour rendre ces disciplines accessibles au plus grand nombre, sans renoncer à leur complexité et à l’exigence intellectuelle de la chaîne ?
Florian Delorme : Je crois que vous avez mis le doigt sur ce qu’on essaie de faire. Le droit, la philosophie, les sciences humaines et sociales, elles ne sont pas là comme des disciplines en silo. Elles sont là pour nous éclairer sur ce qu’il se passe. Regarder « Au nom du droit » qu’on a mis en place cette année avec Anne-Charlène Bezzina. Elle part du droit, mais toujours pour éclairer des questions extrêmement concrètes de démocratie, de séparation, de pouvoirs, de régulation. Je crois que cette semaine, c’était la question des réseaux sociaux chez les enfants et les adolescents. C’est extrêmement concret. Du côté du « Point idées » avec Chloé Leprince, là aussi, on parle de l’actualité, des parutions, des revues, des colloques, mais toujours en lien avec l’actualité. Il y a un autre rendez-vous que je voulais mentionner qui me paraît aussi intéressant dans cette démarche-là. On a mis en place une nouvelle matinale le samedi, qu’on a appelé « Les matins d’après » et qui vise à nous projeter dans notre futur sans catastrophisme, sans angélisme, dans une forme de prospective éclairée, comme le faisait un Gaston Berger qui est le père de ce concept de prospective. Vous voyez, toutes ces approches sont différentes, sont complémentaires, mais à chaque fois, on a comme dénominateur commun cette idée de prendre une question du présent et de la regarder avec l’épaisseur du temps et la solidité des savoirs.
Emmanuelle Daviet : Florian Delorme, si on rassemble toutes ces évolutions, on voit finalement se dessiner une France Culture qui veut à la fois décrypter l’actualité, approfondir les savoirs, faire entendre la recherche. On le verra dans un prochain rendez-vous de la médiatrice, vous racontez également le réel par le documentaire et vous développer l’imaginaire et le plaisir d’écoute avec la fiction. Au fond, quelle France Culture vous construisez aujourd’hui ? Est-ce une chaîne qui cherche à rester très exigeante sur le fond, tout en devenant plus accessible dans ses formes et dans sa manière de raconter ? Et surtout, comment élargir le public sans perdre les auditeurs historiques qui sont, on le sait, profondément attachés à l’identité de France Culture ?
Florian Delorme : Alors je vais vous dire, moi, Emmanuelle, je ne pense pas que l’accessibilité va avec la simplification. Je vais vous dire même le contraire. Je pense que l’exigence d’abord sur France Culture, c’est un préalable dans tous les contenus qu’on produit, des magazines aux documentaires, à la fiction. L’exigence, c’est notre préalable. L’accessibilité, ça passe par autre chose. Ça passe par un travail sur la manière d’aborder les sujets, de raconter les histoires, de trouver des portes d’entrée. Et puis ça passe aussi sur la manière de diffuser. Je crois beaucoup que France Culture, la France Culture qu’on construit, c’est celle qui relève le défi de l’évolution des usages. Il faut s’adapter à un environnement qui est en pleine évolution, peut être même en pleine révolution. Regardez la place qui devient de plus en plus centrale des plateformes. La question de la montée en puissance des podcasts vidéos. La place de l’image. L’idée évidemment pas de copier ce qui se fait ailleurs, mais par contre il faut trouver les manières de s’adapter à ce nouveau contexte pour faire rayonner nos contenus. Je vais vous dire, on avait un directeur de France Culture il y a de longues années maintenant, qui disait « les temps sont favorables à France Culture ». Eh bien, je vais vous dire, moi, je pense qu’aujourd’hui les temps sont de plus en plus favorables à France Culture et ils le sont encore plus demain. J’ai cette conviction.