Quels sont les choix éditoriaux de la rédaction de France Culture pour traiter de la mobilisation lycéenne ? Clotilde Dumetz, directrice de la rédaction, revient sur la manière dont l’antenne suit cette actualité et construit son traitement au fil des jours au micro d’Emmanuelle Daviet.

Emmanuelle Daviet : La mobilisation lycéenne domine très largement les messages adressés au service de la médiation de Radio France depuis le début du mouvement, et nous revenons aujourd’hui sur les choix éditoriaux de la rédaction pour couvrir cette actualité. Clotilde Dumetz, vous êtes la directrice de la rédaction de France Culture. Des auditeurs estiment que les violences, les dégradations et les blocages occupent une place importante sur l’antenne. Et à la lecture des messages, on comprend qu’ils aimeraient davantage entendre parler des moyens accordés aux établissements, des conditions d’enseignement ou de la plateforme Parcoursup. Alors, comment vous êtes-vous emparés de ces différents sujets à France Culture et considérez-vous que vous avez suffisamment expliqué les causes de cette mobilisation ?

Clotilde Dumetz : Alors d’abord, comment on s’en est emparé, nous, à la rédaction de France Culture ? Et bien on a commencé à s’intéresser en fait au sujet et au mouvement lycéen à la fin du mois de septembre, nous avons commencé à en discuter, pour être très précis, le jeudi 24 septembre, en conférence de rédaction de l’après-midi, une des journalistes de la rédaction a commencé à travailler sur le sujet. Mais on ne va pas vous cacher que c’est un petit peu difficile dans les premiers temps de contacter des lycéens un petit peu au hasard, en se basant seulement sur les remontées des fils des posts sur les réseaux sociaux. Alors sur le terrain, les blocages, les mobilisations, c’était très épars, ça se faisait 2h par ci, 3h par là. C’était très éphémère le temps qu’on y aille, on ne va pas vous le cacher, on est tombé souvent sur des grilles qui étaient fermées. Les lycéens bloquaient mais il y avait aussi des blocages qui étaient très vite dispersés par la police. C’était un peu compliqué. On était à trois semaines de la rentrée des classes. Les représentants des lycéens dans les lycées, ils n’étaient pas encore élus par leurs pairs. Au niveau national, les syndicats lycéens étaient aussi là en restructuration, pas encore organisés. Les représentants de l’an dernier étaient devenus étudiants. C’est un peu comme ça tous les ans, évidemment. Donc nouer les fils pour les infos, vérifier ce que l’on voit sur les réseaux par d’autres canaux que ceux officiels du rectorat ou du ministère de l’Éducation ça nous a pris un petit peu de temps. Mais dans le même temps, nous sommes quand même beaucoup autour de la table de la conférence de rédaction à être des parents, des grands frères, des grandes sœurs, des oncles, des tantes. Nous savons que les lycées ne sont pas tous en bon état, qu’il y a toujours pas forcément les bons profs au bons endroits. On est bien conscients de cette réalité. Et le premier sujet sur cette contestation lycéenne, nous l’avons proposée aux auditeurs de France Culture le lundi 28 septembre dans le journal de 7h. Et depuis, il n’y a pas eu une journée, quasiment pas un journal où nous n’avons pas parlé d’une façon ou d’une autre de ce mouvement.

Emmanuelle Daviet : Et alors, à propos des causes de la mobilisation, considérez-vous que vous les avez suffisamment expliquées ?

Clotilde Dumetz : On considère qu’on les a bien expliquées. Il y a eu beaucoup, beaucoup de rendez-vous sur l’antenne de France Culture. Les journaux de la rédaction, je viens de vous l’expliquer avec trois invités dans le journal de 12h30, dont le premier, ce fameux lundi 28 octobre, c’était Youssef Souidi. Il est docteur en économie, auteur d’un livre qui s’intitule « Vers la sécession scolaire ? ». Et avec lui, nous avons interrogé ces mécaniques de ségrégations scolaires pointées du doigt par les lycéens. Et puis cette mobilisation, toujours en cours, a été scrutée déjà à deux reprises les 6 et 7 octobre, par Guillaume Erner et ses invités dans Les Matins de France Culture, avec des chercheurs, mais aussi avec des professeurs et des élèves du lycée d’Aubervilliers. Par exemple, cette première émission portait sur les revendications vraiment très très concrètes de ces lycéens. Et puis la seconde émission elle interrogeait le maintien de l’ordre qui semblait au moins au début du mouvement, les choses ont peut être un peu évolué depuis, avoir pris le pas sur l’écoute nécessaire auprès des plus jeunes. Dans Les Matins toujours, il y a eu Les Chantiers de la recherche à 6h45, qui se sont demandés d’où vient la colère des lycéens contre Parcoursup. Et puis il y a aussi Thomas Snégaroff le soir, dont Questions du soir, qui lui a consacré trois émissions, les 5, 6 et 7 octobre. Trois émissions de débat sur cette colère lycéenne sur trois thématiques différentes : « mobilisations lycéennes à qui profite le chaos » ? La deuxième, c’était « les luttes peuvent elles converger » ? Et la troisième, « violence urbaine ou violence policière qui imposera son récit ? »

Emmanuelle Daviet : Clotilde Dumetz à la rédaction, comment traitez-vous les informations provenant de sources policières, mais aussi des situations de jeunes qui sont blessés, qui évoquent des violences policières ? Comment vous décidez de traiter ce type de témoignage ?

Clotilde Dumetz : Le traitement de ces informations, comme de toute information, elle repose d’abord et évidemment sur les faits. Dès le mercredi 30 septembre, nous nous interrogeons sur le ratio nombre de lycées bloqués / nombre d’interpellations. La Fédération des parents d’élèves FCPE dénonce un nombre d’arrestations disproportionné. Le syndicat des commissaires reconnaît que la réponse est sévère mais dans le même temps que ces arrestations sont justifiées, nous faisons entendre ces deux points de vue et le 1ᵉʳ octobre, nous ouvrons le journal de 7h avec le reportage d’une journaliste du réseau Ici à Tours, parce que c’est la grande force de Radio France, c’est d’avoir des journalistes partout sur le terrain. Et la nouvelle enquête de l’IGPN, qui est ouverte après l’hospitalisation à Tours, d’un lycéen violemment blessé à la tête par un tir de LBD. Tout au long de ce mouvement, nos spécialistes Police justice à la rédaction de France Culture discutent avec leurs interlocuteurs. Nous avons ainsi comptabilisé au fil des jours le nombre de blessés des deux côtés, le nombre d’interpellations, le nombre de gardés à vue, le nombre aussi d’enquêtes saisies par l’IGPN, la police des polices.

Emmanuelle Daviet : Selon vous, est ce qu’un journal pris isolément doit refléter tous les points de vue ? Ou cet équilibre se construit-t-il sur l’ensemble des reportages et des émissions au fil de ce mouvement plutôt complexe ?

Clotilde Dumetz : La réponse est un peu dans votre question. Évidemment, un journal ne peut pas refléter tous les points de vue. Ce n’est pas possible. Et même, je dirais que ça ne serait pas intéressant. L’important, c’est de pouvoir questionner véritablement un angle. Le jour où on interroge un syndicat policier sur la question du maintien de l’ordre, c’est intéressant de l’entendre expliquer en longueur les choses. Quand il dénonce la déprofessionnalisation du métier de maintien de l’ordre, quand il nous explique que le maintien de l’ordre aujourd’hui les confie à des policiers dont ce n’est pas forcément la profession, il explique qu’il y a des gens qui n’ont jamais fait de maintien de l’ordre de leur vie, comme des enquêteurs de police judiciaire qui peuvent se retrouver sur le terrain. Dans un autre journal, on ira au plus proche des étudiants de banlieue, puis dans un autre vers ceux des grandes écoles qui expliquent leur solidarité avec le mouvement ou encore avec les lycéens ruraux. Saint-Girons, sous-préfecture de l’Ariège, près dans les Pyrénées, où les lycéens souffrent aussi, mais eux, d’un autre phénomène : ils se sentent exclus du système éducatif. Tout ça, on ne peut pas le mettre dans un seul et même journal.

Emmanuelle Daviet : A propos des choix éditoriaux : qui décide, au sein de la rédaction, qu’un fait mérite d’ouvrir un journal plutôt qu’un autre. Quels sont vos critères pour faire ce choix ?

Clotilde Dumetz: Je vous dirais que c’est vraiment un choix collectif. C’est la conférence de rédaction qui va décider de ce qu’on va mettre à l’antenne, de l’angle qu’on va choisir de traiter ce jour-là en fonction de l’actualité, de ce qui va dominer et puis évidemment de ce qui va arriver à la Une en fonction de l’invité qu’on va avoir, en fonction aussi de ce qui aura été traité dans les autres journaux. On ne va pas ouvrir tous les journaux avec le même sujet. Donc, c’est vraiment une décision que l’on prend tous ensemble.