La couverture de la mobilisation lycéenne par la rédaction de France Inter suscite beaucoup d’intérêt de la part des auditeurs qui nous adressent des messages très polarisés. Comment les journalistes rendent compte de cette mobilisation ? Pour leur répondre, Marie Peyraube, cheffe du service Police-Justice de France Inter et Rémi Sulmont directeur de la rédaction de France Inter sont au micro d’Emmanuelle Daviet.

Emmanuelle Daviet : La mobilisation lycéenne domine très largement les messages adressés au service de la médiation de Radio France depuis le début du mouvement. Des auditeurs réagissent particulièrement à la manière dont France Inter rend compte de ce mouvement. Et les messages sont très polarisés. À croire même que les auditeurs qui m’écrivent n’écoutent pas la même radio. Et nous allons en parler dans un instant. Une sélection de leurs messages a été publiée sur le site, et dans la dernière lettre de la médiatrice, intégralement consacrée à ce qu’ils nous disent sur la mobilisation lycéenne et son traitement éditorial. Et ils ont beaucoup de questions à ce sujet. Certains reprochent aux journalistes de trop insister sur les violences, les dégradations, au détriment des revendications des lycéens. D’autres estiment au contraire que les violences commises par certains manifestants sont minimisées et que l’antenne donne trop de place au soutien du mouvement. La question des violences policières suscite également des réactions, tout comme celle des responsabilités de l’Etat et des régions dans les difficultés rencontrées par les établissements. Alors, pour répondre aux questions des auditeurs avec nous dans ce studio ce matin, Rémi Sulmont directeur de la rédaction de France Inter. Bonjour Rémi.

Rémi Sulmont : Bonjour Emmanuelle, bonjour à tous.

Emmanuelle Daviet : Et Marie Peyraube, cheffe du service Police-Justice de France Inter.

Marie Peyraube :  Bonjour à tous.

Emmanuelle Daviet : Rémi Sulmont, des auditeurs regrettent que les journaux consacrés à la mobilisation lycéenne commencent très souvent par les violences, les dégradations ou les interpellations. Ils ont le sentiment que les revendications passent au second plan. Alors, comment la rédaction décide de la place à accorder aux violences par rapport aux raisons de la mobilisation ? Est-ce que les événements les plus spectaculaires ne finissent pas parfois par imposer leur rythme et leur angle à la couverture médiatique ?

Rémi Sulmont : Franchement, c’est une très bonne question. C’est une question qu’on se pose tous les matins, tous les jours, notamment dans les conférences de rédaction. Comment donner d’une certaine manière la juste mesure aux choses? Et ce qu’il faut dire, c’est qu’il y a une réalité dans ce mouvement. La réalité, c’est que ce mouvement a été tout de suite très violent par le nombre de blessés dans le personnel de l’Education nationale, pour commencer par eux, parmi les rangs de la police, parmi les rangs des manifestants, des participants aux manifestaions, évidemment. Et bien sûr, je vais pas vous dire l’inverse. Les images spectaculaires, ça compte parfois plus que des mots ou des slogans. Bien sûr que des images de violences en boucle sur des réseaux sociaux, ça déplace le récit, si je puis dire. Et d’ailleurs, s’est ajoutée très vite aux revendications des lycéens, et bien cette colère supplémentaire qui était celle contre la violence jugée démesurée des forces de l’ordre, tout cela, on a essayé d’en faire état jour après jour sur France Inter, de raconter aussi cette bataille d’images. Une vidéo spectaculaire, un événement spectaculaire, pour reprendre votre expression, peut être un événement d’actualité, mais il ne suffit pas à raconter pourquoi les jeunes se mobilisent. Donc on a cherché en permanence cet équilibre entre cette violence réelle et les revendications d’une génération qui s’exprimait pour la première fois dans l’espace public.

Emmanuelle Daviet : Mais alors sur les choix éditoriaux, qui décide, au sein de la rédaction, qu’un fait mérite d’ouvrir un journal plutôt qu’un autre ? Quels sont vos critères pour choisir ?

Rémi Sulmont : Alors ça, c’est la conférence de rédaction. Ça, ça veut dire qu’il y a plusieurs personnes qui réfléchissent en même temps.

Emmanuelle Daviet : Donc c’est collectif, c’est collectif.

Rémi Sulmont : Absolument. On est quoi, une vingtaine de journalistes autour de la table de rédaction de la rédaction, c’est juste en dessous, là où on est au sixième, c’est juste en dessous, au cinquième.

Marie Peyraube : C’est en ce moment, c’est très vivant. Il y a beaucoup d’échanges.

Rémi Sulmont : Et c’est plutôt dans la bonne humeur même si on peut avoir des débats parfois difficiles. Donc ça a lieu à 4h du matin. Vous êtes invitée Emmanuelle, si vous voulez voir comment ça se passe à 4h du matin, ça c’est pour les journaux de la matinale à 9h, donc en ce moment. Et à 15h pour les journaux du soir à 18h et 19h, c’est le moment avec les présentateurs, avec les rédacteurs en chef, avec les chefs du service économique et social et du service reportage qui ont été les plus sollicités dans ce mouvement, et tous les chefs de service de la rédaction. On réfléchit ensemble aux choix qu’on fait pour vous, pour vous les auditeurs. Un peu comme si vous faites la cuisine, vous composez les menus. Ben là, on compose les menus des journaux les uns après les autres et vu le soin, le temps qu’on prend vraiment, je peux vous dire que c’est vraiment de la haute cuisine ces compositions de menus. Un sujet peu important, mais si on estime qu’il n’est pas encore mûr, on dit qu’il n’est pas encore mûr. Eh bien, on peut tout à fait prendre le temps de se dire on va le réserver quand on aura tous les éléments pour pouvoir le mettre à l’antenne. On débat donc collectivement. Après, vous me demandiez quels sont les critères pour faire la Une. Il y en a plusieurs. Je dirais la nouveauté d’abord, la temporalité, l’importance de la mobilisation. En fonction d’une mobilisation, on va donner plus ou moins d’importance évidemment au nombre de manifestants. La qualité du reportage qui peut être mis à la Une, la force des sons qui ont été recueillis. La puissance d’un témoignage, évidemment, on vient d’en entendre un très puissant chez toi Sonia Devillers. Et puis la spontanéité des échanges entre les parents et les élèves, ce que l’on a entendu tout à l’heure à 9h, ça, ça compte aussi. Et dans le suivi d’un mouvement comme celui des lycéens, par exemple, quand ça dure dans le temps, eh bien on va chercher ce qui raconte par petites touches l’évolution de ce mouvement. On dit dans la conférence de rédaction qu’on doit faire avancer l’actualité, donc on va chercher les éléments qui vont faire avancer l’actualité.

Emmanuelle Daviet : Marie Peyraube, donc vous êtes chef du service Police Justice de France Inter. Certains auditeurs estiment qu’il y a un manque d’information sur les lycéens blessés et les accusations de violences policières. Alors concrètement, comment la rédaction documente ces différentes violences et rend compte des responsabilités éventuelles sans privilégier une version des faits?

Marie Peyraube : Alors, c’est très important pour nous de raconter justement tous les aspects d’un tel mouvement. C’est à dire, il faut que l’auditeur puisse avoir comme une vision kaléidoscopique, je dirais, de cet événement. On ne va jamais privilégier telle ou telle version des faits et on va chercher à documenter aussi bien, par exemple, les mineurs, il y en a énormément qui ont été placés en garde à vue. C’est 85 % des 7950 gardes à vue. Donc, c’est vraiment quelque chose qui a été très spécifique aussi à ce mouvement. Donc, on va aller rechercher le témoignage d’un mineur placé en garde à vue, mais aussi on va chercher du côté des policiers. On en a entendu un ce matin dans la matinale blessé, qui va raconter de son point de vue comment il vit le mouvement. Donc, on essaye justement de pouvoir présenter aux auditeurs une vérité. Alors, je ne sais pas s’il y a une vérité, mais en tout cas différents points de vue pour pouvoir brosser toute la réalité, la réalité de ce mouvement. Alors, vous, vous me demandiez, Emmanuelle comment on documente cela. C’est très simple. On a des sources, on a des sources, en particulier au service ¨Police, Justice, mais dans tous les services, en fait, les journalistes fonctionnent avec des sources. Donc, nous, on a nos sources officielles. Par exemple, le ministère de l’Intérieur, qui nous donne tous les jours des bilans chiffrés, des bilans, des interpellations, des blessés côté policiers, mais aussi côté manifestants. Le ministère de la Justice. On a aussi nos propres sources à nous, par exemple des sources de renseignements qui vont nous donner des informations qui vont être extrêmement précieuses après, à traiter. Alors, ça, c’est quelque chose qu’il faut vraiment comprendre, c’est qu’on fait tous les journalistes ici, et, de manière générale, on fait toujours attention à qui nous donne l’information. C’est à dire qu’on n’est pas dupes, une information qui va venir de tel ou tel endroit, voilà, on sait aussi qu’on nous la donne peut-être pour telle ou telle raison, donc on reste toujours extrêmement prudents. Et puis il y a ça, c’est important aussi. Je crois que Rémi est d’accord avec ça. Le travail de reportage sur place.

Rémi Sulmont : Le terrain. Le terrain. Le terrain.

Marie Peyraube : Le terrain est toujours extrêmement précieux.

Emmanuelle Daviet : Alors combien de journalistes mobilisés sur le terrain?

Marie Peyraube : Alors dans mon service.Nous, on est six dans le service.Et vous vous demandiez, enfin les auditeurs demandaient est-ce qu’on a les moyens d’enquêter. C’est une question qui est très importante. Alors c’est vrai que les journées sont denses. Voilà, tout le monde est très fatigué. Mais c’est d’autant plus important de rester focus, de rester bien rigoureux. Mais toute la rédaction est mobilisée et c’est aussi des événements qui nous portent collectivement. Parce que nous, on est là pour pour raconter ce qui se passe, pour raconter le monde, mais aussi la France. C’est ce qui se passe en bas de la rue. Tout le monde est très, très mobilisé. Le service éco aussi avec l’éducation, le service politique, le service reportage, voilà, tout le monde est très très mobilisé. Et puis au service Police Justice de France Inter, spécifiquement, nous, on a des profils aussi dans notre service de journalisme. Par exemple, on a un journaliste qui est spécialisé en cybercriminalité, donc qui lui, a un profil très cyber. Il a fait un travail sur les réseaux sociaux, analyser les vidéos. On a des journalistes très reporters et puis aussi des spécialistes police et justice.

Emmanuelle Daviet : Alors justement, vous parlez des vidéos. Eh bien, de nombreux auditeurs évoquent les vidéos diffusées sur les réseaux sociaux, notamment pour dénoncer les violences policières. D’autres, au contraire, s’appuient sur des témoignages concernant les violences commises contre les forces de l’ordre. Alors, dans un contexte où circulent énormément d’images parfois très impressionnantes, comment les journalistes vérifient leur authenticité, leur contexte et ce qu’elles permettent réellement d’établir?

Marie Peyraube : Alors, c’est vraiment une des choses qui a changé dans notre travail les cinq dernières années. Je dirais cinq ans, mais peut-être un petit peu avant, mais en tout cas depuis cinq ans, c’est vraiment flagrant ou trois ou quatre ans. La multiplicité des images, des vidéos qui circulent et qui vont du coup donner un coup de projecteur spécifique sur un ou l’autre aspect du mouvement. Tout ça est très amplifié aussi par les algorithmes des réseaux sociaux. On l’a raconté sur l’antenne, je crois que c’était la chronique de Stéphane Jourdain ce lundi matin, qui racontait que le numérique.

Rémi Sulmont : « Nos vies numériques ».

Marie Peyraube : Voilà, avec des fils sur les réseaux sociaux extrêmement différents, qui racontent quasiment des histoires radicalement différentes. Nous, on a essayé de documenter ça, notamment avec l’histoire de Belfort, la bataille des récits, essayer de raconter. On a à France Inter un service de vérification de l’information qui se charge d’authentifier les vidéos, mais notre service le fait aussi. Alors, il y a un côté topographique. Quand on va voir des vidéos, par exemple, on travaille avec les journalistes locaux, avec les journalistes d’Ici, qui sont qui sont extrêmement précieux. Essayer de vérifier que les lieux sont bien les bons lieux de la vidéo. Et puis on envoie ces vidéos à nos sources. Des sources très consolidées en général des hautes sphères qui peuvent nous vérifier ces informations.

Emmanuelle Daviet : Rémi Sulmont, ce qui frappe également dans les messages reçus, c’est que certains auditeurs reprochent aux journalistes de reprendre le discours du ministère de l’Intérieur, tandis que d’autres dénoncent une couverture trop favorable aux manifestants et à leurs soutiens. Alors, comment vous expliquez que les auditeurs, et c’est ce que je disais en tout début d’émission, puisse avoir des perceptions aussi opposées d’une même couverture ?

Rémi Sulmont : Oui, c’est étonnant. Écoutez, moi d’abord quand on nous fait ce double reproche d’être à la fois de verser dans un camp quand on est critiqué par les deux camps, je me dis que ça prouve, pas automatiquement, qu’on a fait bien le travail, mais en tout cas qu’on a essayé de donner la parole à tout le monde. Et on ne peut jamais satisfaire tout le monde dans cette histoire là. Le but, ce n’est pas de satisfaire les auditeurs, c’est de savoir si on a établi les faits, si les acteurs concernés ont pu s’exprimer. Et là on citait tout à l’heure tous ceux à qui on a donné la parole. Je pense qu’on a donné la parole à tout le monde. Les policiers blessés ce matin, les parents, les profs, les proviseurs encore ce matin, les patrons de conseils régionaux qui financent les lycées dans le 13/14, bien sûr. Et puis vous avez entendu les premiers concernés, ce sont les lycéens. Et là, on a fait une émission spéciale la semaine dernière, dans le 18/20, on a fait le choix de dédier aux lycéens et aux étudiants 2h d’antenne. Le seul qui a eu le micro et qui avait plus de 21 ans, c’est Ali Baddou pendant 2h. 

Emmanuelle Daviet : Comment vous choisissez les lycéens et les étudiants auxquels vous donnez la parole ?

Rémi Sulmont : Ben ça c’est une bonne question. C’est le travail des programmateurs avec qui Sonia travaille évidemment. Ce sont nos programmateurs qui cherchent les bons interlocuteurs pour les émissions. Et pour le 18/20 dont je parlais, par exemple, vendredi dernier, ils sont notamment passés par des associations qui aident les étudiants en précarité à sortir de la précarité. Ils ont recontacté des lycéens qui ont été rencontrés sur le terrain par nos services, par les reporters du service reportage et ils sont allés chercher ceux qui ne viennent pas spontanément à nous, c’est à dire qu’ils sont allés sur le terrain pendant deux jours. Il y a un programmateur qui est allé à Créteil, qui a discuté avec les étudiants lycéens pour les « caster ». Le mot est pas très joli.

Emmanuelle Daviet : Ça a été difficile ou pas de les convaincre ?

Rémi Sulmont : Ça a été tout à fait difficile de les convaincre parce qu’il y a le soupçon de la manipulation.

Emmanuelle Daviet : De la défiance à l’égard des médias.

Rémi Sulmont : Absolument. Et c’est pour ça qu’on est allé sur place pour d’abord expliquer notre démarche, le travail, expliquer notre démarche et dire quelles étaient nos intentions et de vraiment donner la parole à tout le monde. Ces jeunes, on a aussi fait en sorte de faire venir des jeunes de région, parce que sinon on se retrouve en studio avec que des Franciliens. On a fait venir un jeune à qui on a payé le train pour venir en studio, un Vendéen qui est venu jusqu’ici. Au-delà de tout ce qu’on a eu évidemment en ligne, ça permet aussi de dépasser les représentations syndicales qui n’étaient pas forcément tout à fait représentatives.

Emmanuelle Daviet : Merci Rémi Sulmont et Marie Peyraube d’avoir pris le temps de répondre aux questions des auditeurs. D’ailleurs, je les invite à continuer à nous écrire puisque leurs messages sont très importants pour nous, pour la direction, pour les journalistes, de prendre un peu la température, le ressenti, donc qu’ils nous écrivent. Chaque message est lu intégralement et parfois publié évidemment sur le site de la médiatrice.