Les auditeurs s’interrogent sur le traitement éditorial et la couverture de l’affaire Epstein sur Franceinfo. Pour leur répondre, Richard Place, directeur de la rédaction de franceinfo, ainsi que Thomas Pontillon, journaliste à la cellule Vrai ou Faux sont au micro d’Emmanuelle Daviet.
Emmanuelle Daviet : Le ministère américain de la Justice a publié il y a une semaine plus de 3 millions de pages du dossier Epstein, comprenant 2000 vidéos et 180 000 images essentiellement pornographiques. Une masse documentaire considérable. Alors, comment travaille la cellule « Vrai ou faux » de franceinfo face à un corpus de plusieurs millions de documents dont l’analyse nécessite du temps, des moyens et des vérifications rigoureuses ?
Thomas Pontillon: Eh bien, il n’y a pas de formule magique, vous l’avez dit, ça prend du temps. Lundi, on s’y est mis à cinq journalistes. Des journalistes de la cellule « Vrai ou faux » mais aussi de l’agence de vérification, et on a épluché un par un les documents. Moi, par exemple, je me suis occupé des documents où Jack Lang était mentionné. Il y en avait plus de 700. Pour vous donner un ordre d’idée, ces 700 documents ça m’a pris à peu près trois heures pour les lire, les consigner. Donc je vous laisse faire le calcul, cinq journalistes, en une journée on a épluché, je pense, entre 5000 et 10 000 documents. Donc on en a lu à chaque fois 5000 à 10000. Ce n’est à la fois pas beaucoup sur 3 millions de documents et en même temps, c’est quand même considérable parce que ça a été une journée entière de travail. Et donc nous, pour limiter le champ de nos recherches parce qu’on savait qu’on ne pourrait pas lire les 3 millions dans la même journée, on s’est cantonné aux personnalités politiques françaises : Jack Lang, Emmanuel Macron, Marine Le Pen, ou alors à des lieux. Ça a pu être Saint-Tropez, Paris, Deauville. Et donc on a réussi en une journée à faire 5000 à 10000 documents et on a continué tout au long de la semaine. On a d’ailleurs eu d’autres révélations, d’autres informations qu’on a pu sortir tout au long de la semaine mais l’entièreté des documents reste encore à éplucher.
Emmanuelle Daviet : Richard Place, dans une affaire aussi sensible, avec des violences sexuelles et impliquant des victimes parfois mineures, quels critères permettent de décider ce qui relève d’une information publiable et ce qui doit rester à l’état d’hypothèse ?
Richard Place: Alors sur l’aspect publiable, c’est en fait le ministère de la Justice américain qui décide de publier ces 3 millions de documents et de les rendre publiques à tout le monde. Notre travail à nous, c’est ce qu’a fait Thomas Pontillon avec son équipe, c’est de s’en emparer et de regarder à l’intérieur de ces documents ce qui peut présenter un intérêt journalistique, un intérêt pour le grand public et donc d’aller creuser dans ces documents et ensuite de faire aussi ce travail. Quand les acteurs de ce que l’on voit dans ces documents sont encore en vie, de tenter de les contacter, d’avoir leur version des faits, d’avoir leurs précisions, de comprendre pourquoi ils se retrouvent dans ces documents parce qu’il y a des cas de gens aussi dont le nom est dans ces documents, parce que simplement ils ont reçu des emails de la part d’Epstein, qui ne lui ont pas répondu ou alors ont décliné les offres de rendez-vous. Donc leurs noms émergent et ils émergent dans un univers qui nous dépasse évidemment, celui des réseaux sociaux. Donc nous, médias plus traditionnels mais qui sommes aussi présents sur les réseaux sociaux avec des journalistes professionnels, notre boulot dans ces moments-là, c’est aussi de pouvoir dire aux gens qui lisent sur les réseaux sociaux : « Vous avez vu ce nom-là mais ce nom-là, il n’y a rien sur lui dans le dossier Epstein », afin d’éviter les fantasmes et d’éviter les fakes news.
Emmanuelle Daviet: Quelles précautions éditoriales prenez-vous quand une personnalité est citée dans ce dossier sans être mise en examen ou poursuivie ? À quel moment franceinfo estime qu’un nom peut être rendu public et à quelles conditions ? Vous venez de citer des noms précisément.
Richard Place : Oui alors ces noms-là, effectivement, ils émergent déjà, encore une fois, dans notre environnement. Nous ne pouvons pas faire comme s’ils n’existaient pas donc on s’empare de ces sujets-là. Thomas Pontillon le disait, on s’est beaucoup et même quasi uniquement concentré sur les noms des Français avec la cellule « Vrai ou faux ». Qui émerge là ? Jack Lang, dont on parle beaucoup depuis le début de la semaine. On a aussi testé des noms et des lieux pour voir ce qui pouvait ressortir de ces endroits-là et à partir de là, eh bien ce travail journalistique qui ne concerne pas que la cellule « Vrai ou faux », on a aussi sollicité, bien sûr, notre correspondant aux Etats-Unis. On a mis en branle une bonne partie de la rédaction pour ensuite examiner ces informations-là et voir ce que l’on pouvait raconter en fonction de ce qui est dans ces documents, mais aussi des actions judiciaires qui ont pu être mises en place, des nouveaux témoignages qui peuvent émerger en fonction de ces documents. Parce qu’il y a des noms, des personnalités qui ne sont pas encore sortis forcément mais dont on entend parler et que nous contactons pour voir ce que l’on peut tirer de ce fil-là, s’il y a une histoire à raconter, s’il y a des faits à raconter, s’il y a des gens qui veulent parler juste pour dire qu’ils ont croisé Epstein dont on sait qu’il est un criminel et dont on sait qu’il y a sans doute encore plein de zones d’ombre dans cette affaire.
Emmanuelle Daviet : Et j’indique que tout ce travail est à retrouver sur le site de Franceinfo.