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L’invitation de l’ambassadeur d’Iran sur France Inter
« Le régime iranien n’a pas de sang sur les mains », a assuré dimanche dernier dans le 7h50 de France Inter Mohammad Amin-Nejad, ambassadeur de la République islamique d’Iran en France, alors même que des organisations non gouvernementales font état de milliers de morts. L’ONG Iran Human Rights évoque plus de 3 400 manifestants tués dans le cadre de la répression menée par les autorités, disant cependant craindre que le chiffre réel atteigne les 25 000 morts. Depuis la fin du mois de décembre, des milliers d’Iraniens descendent dans les rues de plusieurs villes du pays pour dénoncer le régime, la violence de la répression et la dégradation de leurs conditions de vie.
L’invitation à cette voix officielle de la République islamique d’Iran en France a profondément choqué des auditeurs. Elle a également fait l’objet d’un échange mardi dernier, devant la commission d’enquête parlementaire sur l’audiovisuel public. La question sur l’invitation de Mohammad Amin-Nejad m’a été adressée par Charles Alloncle, rapporteur de cette commission, audition à laquelle était également convoquée Françoise Benhamou, présidente du comité d’éthique de Radio France. Cette invitation critiquée illustre à quel point ce choix éditorial dépasse le cadre de l’antenne pour s’inscrire dans un débat plus large sur le rôle et la responsabilité du service public de l’information dans des contextes internationaux marqués par la violence et la répression.
Les réactions révèlent avant tout une incompréhension largement partagée quant au sens même de ce choix éditorial. Pour l’ensemble des auditeurs qui se sont exprimés, la finalité de l’invitation n’a pas été clairement perçue. La question qui revient de manière récurrente, parfois formulée explicitement, parfois sous-jacente, est celle de l’utilité : « pourquoi l’inviter ? », « qu’attendiez-vous de lui ? », « à quoi sert cette interview ? ».
Beaucoup d’auditeurs n’ont pas identifié l’intention journalistique de la mise à l’épreuve du discours officiel. L’entretien est ainsi majoritairement interprété à travers une autre grille de lecture, celle de la tribune ou de la parole offerte, où la présence même du représentant d’un régime très controversé prend le pas sur la dynamique critique de l’interview. Autrement dit, le dispositif médiatique est perçu non comme un espace de questionnement, mais comme un espace de reconnaissance symbolique.
Ce décalage met en lumière une fracture entre les logiques professionnelles de la rédaction et les attentes des auditeurs. Là où les journalistes peuvent concevoir l’invitation comme « un outil » d’information, entendre la position officielle, la confronter aux faits, en révéler les limites, des auditeurs y voient d’abord un geste lourd de sens sur le plan moral et politique, tout particulièrement les auditeurs ayant un lien direct avec l’Iran : la simple présence de ce représentant officiel est vécue comme une blessure et une forme de légitimation implicite.
Dans un contexte aussi sensible, il apparait que l’interview contradictoire ne suffit pas toujours à rendre visible la finalité du travail journalistique. Le sens du choix éditorial, « pourquoi cet invité ? », « pourquoi à cette date ? », « quel est l’objectif de l’interview ? » peut rester opaque pour le public s’il n’est pas explicitement formulé. L’incompréhension exprimée par les auditeurs apparaît comme le symptôme d’un déficit de lisibilité sur la démarche de la rédaction.
Parallèlement à cette incompréhension sur le sens de l’invitation, des auditeurs ont tenu à saluer Ali Baddou et Marion L’Hour qui ont conduit l’entretien. Leurs messages mettent en avant la fermeté des questions et la capacité à ne pas céder à la complaisance face aux éléments de langage de l’ambassadeur. Pour ces auditeurs, la pugnacité et le professionnalisme des journalistes incarnent précisément ce qu’ils attendent d’un média de service public : une exigence de rigueur, de contradiction et d’indépendance, même dans des échanges perçus comme difficiles. Ces marques de reconnaissance soulignent que, malgré les critiques sur le choix éditorial lui-même, le savoir-faire journalistique est, pour une partie du public, reconnu comme un gage de sérieux.
En tant que médiatrice, et comme j’ai pu l’indiquer mardi devant la commission d’enquête parlementaire sur l’audiovisuel public, il m’apparaît important de rappeler le sens qui peut présider à la décision de donner à entendre des représentants de régimes que l’on conteste, voire que l’on condamne sur le plan politique ou moral. Diffuser une parole ne signifie pas y adhérer ou la valider. Dans le cadre du service public, l’antenne peut être conçue comme un espace de mise à l’épreuve des discours officiels, et non comme un lieu d’approbation. Entendre en direct un représentant d’un pouvoir permet au public d’identifier ses arguments, ses justifications, ses silences et ses éléments de langage, et de les confronter aux faits établis, aux enquêtes journalistiques et aux informations disponibles par ailleurs.
Cette démarche, éminemment journalistique, s’inscrit dans une logique de transparence plutôt que de caution. En rendant audible une parole institutionnelle, même controversée, une rédaction ne cherche pas à la normaliser, mais à la soumettre au regard critique des journalistes et des auditeurs. L’interview devient alors un outil de compréhension des rapports de force, des stratégies de communication et des positions officielles, jamais un simple vecteur de diffusion. C’est précisément parce que ces régimes sont contestés que leur discours peut être interrogé publiquement, dans un cadre où la contradiction, la contextualisation et le rappel des faits par des journalistes aguerris constituent des garde-fous essentiels.
Il est donc important de retenir la distinction entre exposition et adhésion. Donner à entendre ne signifie pas prendre parti, mais créer les conditions d’un débat informé, où le public est invité à exercer son esprit critique. Dans cette perspective, la responsabilité de France Inter réside dans la manière dont la parole est encadrée et questionnée, sans pour autant que l’antenne ne devienne un espace de validation.
Il convient également de replacer cette invitation dans le cadre du traitement éditorial de France Inter et, plus largement, de l’ensemble des antennes de Radio France, notamment franceinfo et France Culture, qui proposent de manière régulière une information diversifiée sur les événements en Iran, en multipliant les angles et les voix. Ce travail collectif, en lien avec la rédaction internationale de Radio France, ne se limite en aucune manière à la parole institutionnelle : il donne largement à entendre celles des chercheurs, des artistes, des intellectuels et des témoins directement concernés par la répression et les mobilisations de la société iranienne.
À ce titre, sur France Inter, le Grand Entretien animé par Florence Paracuellos et Benjamin Duhamel a récemment accueilli Delphine Minoui, grand reporter et romancière franco-iranienne, ainsi que Sepideh Farsi, réalisatrice iranienne en exil, pour évoquer les manifestations contre le régime des mollahs et la violence de la répression qui les frappe.
Dans le même esprit, Sonia Devillers a reçu Louis Arnaud, ancien consultant parisien parti faire le tour du monde, otage de la République islamique d’Iran entre 2022 et 2024 et auteur de La Révolution intérieure aux éditions des Équateurs. Arrêté quelques jours après la mort de Mahsa Amini et le déclenchement du mouvement de contestation, il a témoigné à l’antenne de ses conditions de détention et du bouleversement vécu lors de sa libération.
Ces prises de parole illustrent la volonté de France Inter et, plus largement, de Radio France, de ne pas réduire la situation iranienne à un seul point de vue, mais d’en proposer des approches multiples, ancrées à la fois dans l’analyse et le témoignage, à travers des émissions, des reportages à retrouver ici.
Emmanuelle Daviet
Médiatrice des antennes