1. Le traitement « pro-guerre » de l’actualité internationale
2. L’annonce d’un « service national » militaire et volontaire
3. L’Esprit public sur France Culture : « La paix en Ukraine peut-elle conduire à la guerre en Europe ? »
4. Avis des auditeurs sur le traitement du narcotrafic
5. « Dominique Pelicot, condamné dans l’affaire des viols de Mazan, cherche un éditeur pour un livre écrit en prison »
6. « ChatGPT n’est pas la seule intelligence artificielle ! »
7. Fabrice Luchini, invité du Grand entretien de France Inter
8. Les rires sur France Inter
Guerre, défense et diplomatie
Ces derniers jours, les messages des auditeurs témoignent de leur inquiétude face à ce qu’ils perçoivent comme un traitement trop belliciste de l’actualité sur les antennes. Cette couverture éditoriale leur donne le sentiment d’habituer progressivement l’opinion à l’idée de la guerre.
Certains reprochent une mise en avant de sujets liés au réarmement, à l’industrie de défense ou des postures militaires, au détriment d’approches diplomatiques ou orientées vers la résolution des conflits. Ce qu’ils perçoivent comme un déséquilibre nourrit l’impression d’un récit univoque, où la logique de confrontation serait devenue l’horizon par défaut. Ils regrettent l’absence de points de vue contradictoires, qu’il s’agisse de spécialistes de la diplomatie, d’acteurs du maintien de la paix, d’organisations internationales, d’historiens ou de penseurs critiques des stratégies d’escalade. Cette homogénéité perçue entraîne l’idée que le débat public serait comparable à une « communication de guerre » où une seule ligne doit être tenue.
À la lecture de ces réactions, il apparaît que l’information relative à la guerre ou à la stratégie militaire nationale est devenue un sujet hypersensible dans un contexte déjà marqué par l’anxiété collective. Les messages montrent également à quel point les auditeurs sont attentifs à la multiplicité des approches possibles, d’où la nécessité de donner à entendre des points de vue diversifiés, qu’ils soient militaires, diplomatiques, humanitaires ou critiques, afin d’éclairer au mieux la compréhension des tensions et conflits actuels.
L’annonce d’un « service national » militaire et volontaire
Une partie des messages reçus depuis l’annonce par Emmanuel Macron d’un “service national” dès 2026 atteste que ce sujet touche les jeunes et leurs familles. Ils se disent déjà éprouvés par les crises successives, sanitaires, sociales, climatiques, et peinent à accepter l’idée de la perspective d’un engagement, même volontaire rappelons-le. Ils estiment que l’annonce du service national ne répond pas aux urgences qui les concernent alors qu’ils vivent dans un pays qui, selon eux, ne leur offre ni « stabilité économique », ni « vision pour l’avenir ».
A l’occasion de cette annonce, des auditeurs partagent souvenirs et expériences personnelles. Des anciens appelés évoquent un service militaire peu formateur ou coûteux, tandis que d’autres défendent son utilité en matière de cohésion nationale et de préparation citoyenne. Ces divergences montrent combien ce sujet réactive des mémoires et des sensibilités différentes d’une génération à l’autre.
Par ailleurs, des auditeurs soulignent le caractère incomplet du récit historique mobilisé sur les antennes : si les grandes guerres du XXe siècle, 14-18 et 39-45, sont régulièrement évoquées, la guerre d’Algérie, elle, apparaît selon eux trop peu mentionnée. Ce manque est perçu comme un angle mort dans la mise en perspective du rôle des jeunes dans les conflits passés.
Enfin, certains auditeurs remettent en question les fondements mêmes de la menace brandie. Ils doutent d’un risque de conflit généralisé, évoquent des « priorités nationales » jugées « plus urgentes » comme « la santé, l’éducation, la justice », les divers services publics et s’inquiètent d’un discours qui ferait trop de place au scénario du pire.
Ces messages, souvent très personnels, montrent que la peur de la guerre traverse aujourd’hui notre société, avec une jeunesse qui se sent particulièrement vulnérable. Ces messages indiquent aussi que le service national dépasse largement la seule question militaire : elle touche à la confiance, à la cohésion sociale, au rapport entre générations et à la manière dont chacun se projette dans l’avenir du pays.
Les confessions de Dominique Pelicot écrites depuis sa cellule
Dominique Pelicot, condamné à vingt ans de réclusion criminelle pour avoir violé, drogué et livré son ex-épouse, Gisèle Pelicot, à des inconnus pendant une décennie, cherche un éditeur pour publier un livre écrit en prison, a indiqué France Inter vendredi dernier.
Des auditeurs nous disent avoir été heurtés par la mise en avant de cette information, d’autant plus qu’elle intervient quelques jours seulement après la journée internationale contre les violences faites aux femmes. Pour eux, ouvrir un journal en accordant de la place à des confessions écrites par un homme reconnu coupable de crimes sexuels constitue une forme de dissonance symbolique, voire une contradiction avec les engagements affichés de la chaîne en matière de lutte contre les violences de genre.
Une critique revient : la crainte que la couverture médiatique ne contribue, même involontairement, à offrir une visibilité à un criminel qui n’a pas à bénéficier d’une promotion dans un média de service public. La question de l’intérêt de cette information est également posée : pourquoi évoquer un livre qui n’a pas d’éditeur, et qui ne possède pour l’heure aucune existence éditoriale ? Pourquoi lui accorder une telle priorité dans le déroulé du journal ? Des auditeurs relèvent aussi un déséquilibre dans le traitement : alors que le manuscrit de Dominique Pelicot fait l’objet d’un développement détaillé, la publication prochaine du livre de Gisèle Pelicot, sa victime, n’est évoquée qu’en quelques mots. Pour ces auditeurs, cette asymétrie apparaît comme une injustice symbolique, voire comme une forme d’effacement involontaire de la parole des victimes.
D’autres messages expriment une lassitude plus générale face à la place accordée aux faits divers sur les antennes, et à la récurrence de certains dossiers judiciaires très médiatisés. Ce ressenti est compréhensible : la répétition d’affaires particulièrement graves ou choquantes peut produire un effet de saturation.
Il est cependant important de rappeler qu’il appartient aux rédactions de couvrir les affaires judiciaires qui présentent un intérêt public majeur, qu’il s’agisse de leurs conséquences sociales, de leurs implications juridiques ou de ce qu’elles révèlent des violences faites aux femmes, de la santé publique, de la confiance dans les institutions ou du fonctionnement de la justice.
Les affaires que citent les auditeurs dans leurs messages, l’affaire Pélicot, l’affaire Jubillar, l’affaire Le Scouarnec, ont en commun d’être hors normes par leur gravité, par l’ampleur des violences en cause, par la durée sur laquelle elles se sont déroulées ou par les défaillances systémiques qu’elles mettent en lumière. Ces dossiers deviennent alors des affaires de société autant que des « faits divers », et c’est à ce titre qu’ils ont été largement suivis et traités par les rédactions de Radio France. Les journalistes ont la responsabilité d’en rendre compte, non pour alimenter la fascination ou le voyeurisme, mais pour informer, expliquer, contextualiser, et parfois révéler des dysfonctionnements qui concernent l’ensemble de la société. Cela n’exclut pas une vigilance continue sur la manière de traiter ces sujets ni sur la place qui leur est accordée.
ChatGPT versus Mistral
Les messages que nous recevons à la suite de sujets consacrés à l’intelligence artificielle (au cours desquels ChatGPT est quasiment la seule référence citée) traduisent tous le rôle que jouent les antennes dans la perception de l’intelligence artificielle et, plus largement, de la souveraineté numérique européenne.
Tout d’abord, plusieurs auditeurs soulignent l’omniprésence du nom “ChatGPT” dans les émissions consacrées au numérique. Selon eux, cette récurrence crée l’impression que l’IA se résumerait à cet outil, alors qu’il existe d’autres acteurs, notamment européens et français, tels que Mistral AI et son interface “Le Chat”, ou encore des moteurs de recherche alternatifs comme Qwant, Lilo ou Ecosia. Ils regrettent que cette diversité ne soit pas suffisamment mentionnée, ce qui contribue, à leurs yeux, à renforcer la domination symbolique et culturelle des géants américains. Ces réactions rappellent la puissance performative du langage médiatique : nommer un outil, c’est déjà lui donner une place ; l’oublier, c’est potentiellement invisibiliser tout un pan de l’écosystème numérique.
Cette critique est étroitement liée à une inquiétude plus large : la peur de voir l’Europe devenir une “colonie numérique” dépendante des technologies américaines ou chinoises. Dans ce contexte, plusieurs auditeurs estiment que le service public devrait jouer un rôle plus actif dans la visibilité des solutions européennes, non par patriotisme économique, mais pour préserver un « pluralisme technologique », un enjeu qu’ils jugent essentiel dans un secteur où quelques acteurs mondiaux concentrent déjà l’essentiel des usages et de l’attention médiatique.
Les messages pointent également la force prescriptive du langage médiatique : en nommant systématiquement les mêmes outils, en faisant d’un produit une métonymie pour tout un secteur, la radio contribue à installer dans l’esprit du public une équivalence entre IA et ChatGPT, au détriment de la diversité. Pour les auditeurs, cette simplification devient un biais d’autant plus problématique qu’elle influence directement les usages : “si quelqu’un veut tester une IA, il va taper ChatGPT”, écrit l’un d’eux. Les auditeurs ne contestent pas la pertinence de citer les grandes entreprises américaines, mais demandent que leur présence n’éclipse pas systématiquement les initiatives européennes, afin de permettre un débat plus équilibré, conforme aux missions d’un média de service public sur les enjeux stratégiques qui entourent actuellement l’intelligence artificielle.
Emmanuelle Daviet
Médiatrice des antennes