Au regard du nombre important de messages reçus au sujet de l’arrivée de Charles Sapin sur France Inter et des interrogations qu’ils soulèvent, Céline Pigalle, directrice de France Inter, a souhaité répondre directement aux auditeurs et préciser la position de la station sur l’arrivée de Charles Sapin à l’antenne. Sa réponse est à lire ici.
Le débat ne se limite pas aux messages reçus à la médiation. Les interrogations exprimées par les auditeurs trouvent également un écho au sein de Radio France, où l’arrivée de Charles Sapin sur l’antenne de France Inter suscite des questionnements. Vincent Meslet, directeur éditorial de Radio France, a adressé hier un courrier aux équipes pour rappeler les principes et les considérations qui ont guidé ce choix éditorial, il nous semble utile de le porter à votre connaissance.
La réponse de Céline Pigalle, directrice de France Inter, aux auditrices et auditeurs :
Chères auditrices, chers auditeurs,
Merci d’avoir pris le temps de nous écrire.
J’ai conscience de l’émoi que suscite chez certains d’entre vous cette décision et je voudrais essayer de vous expliquer ce qui l’a motivée.
En cette rentrée, j’ai fixé une ligne directrice pour France Inter qui nous servira de fil rouge tout au long de la saison et qui pourrait se résumer en deux mantras : « Reprenons la conversation » et « Ecoutons nos différences ». Les plus anciens et fidèles d’entre vous y entendront sans doute les références à d’anciennes formules qui ont longtemps été l’identité de notre radio.
Nous sommes aujourd’hui dans une société où la conversation s’est arrêtée. Elle est remplacée par l’affrontement, l’invective – quand on ne choisit pas purement et simplement de ne plus s’écouter. Je considère qu’il est du devoir d’une radio de service public et d’une radio qui réunit chaque jour 7 millions de personnes d’être le lieu qui organise cette conversation et qui la rend de nouveau possible. Le lieu où l’on se parle, où l’on s’écoute, où l’on accepte de discuter, de débattre, d’être en désaccord sans tomber dans l’affrontement.
Nous avons donc mis en place plusieurs rendez-vous en ce sens sur la grille, en plus de tout ce qui se faisait déjà, pour permettre au pluralisme de vivre, à tous les points de vue de s’exprimer, à tous les courants de pensée d’être entendus et débattus.
Les vendredis, samedis et dimanches, j’ai ainsi choisi de confier une chronique politique, économique et internationale dans le matinale à des personnalités différentes et nouvelles : Anne Rosencher de L’Express pour la politique et Christian Chavagneux d’Alternatives Economiques pour l’éco le vendredi ; Camille Vigogne Le Coat du Nouvel Obs pour la politique et Béatrice Mathieu de L’Express pour l’économie le samedi ; Charles Sapin de Valeurs Actuelles pour la politique et Leila Abboud du Financial Times pour l’économie le dimanche ; et le journaliste Nicolas Poincaré pour la géopolitique les trois jours.
C’est dans ce cadre que s’inscrit donc la participation de Charles Sapin à la chronique politique le dimanche matin sur notre antenne. Il proposera chaque semaine un regard qui sera celui d’un journaliste spécialisé en la matière – et ne fera pas la promotion du contenu éditorial du magazine qu’il dirige depuis quelques jours.
Charles Sapin est un journaliste politique expérimenté, dont le professionnalisme, la rigueur, l’attachement à la véracité des faits sont unanimement reconnus par ses pairs. Il était encore journaliste au Point quand j’ai choisi de lui confier cet édito. Et c’est parce que je connais son professionnalisme, son attachement aux valeurs républicaines et sa volonté de s’inscrire en rupture avec la ligne éditoriale de Valeurs Actuelles que j’ai décidé de lui maintenir ma confiance en apprenant ses nouvelles fonctions. Il m’a en effet indiqué que le journal allait s’engager dans une démarche profonde de renouvellement de son projet pour devenir un hebdomadaire d’information, libéral et conservateur, qui ne soit pas au service d’un candidat, ni d’une ligne politique.
Est-ce que cela légitime ou valide ce qu’a pu faire Valeurs Actuelles par le passé ? En aucune manière. Devant la rédaction de France Inter qu’il a rencontrée cette semaine, Charles Sapin a lui-même jugé honteux l’article et les dessins visant Danièle Obono et estimé que le magazine avait publié des unes et des papiers indéfendables. Le racisme est un délit et il n’aura jamais sa place sur notre antenne, tout comme aucun propos discriminatoire ou haineux. Je m’en porte garante.
Vous le savez, accueillir des journalistes d’autres médias pour varier les points de vue est une longue tradition sur France Inter. D’autres avant ceux qui nous rejoignent cette année ont occupé ce rôle. Pour en citer quelques-uns : Natacha Polony, Dov Alfon ou encore Guillaume Roquette, en tant que directeur du Figaro Magazine mais aussi de Valeurs Actuelles il y a une quinzaine d’années…
Et France Inter est toujours restée la même : une radio de service public, qui s’adresse à tous, défend des valeurs républicaines, démocratiques et humanistes.
C’est le socle de la confiance qui nous lie et cela ne changera pas.
Merci de votre fidélité,
Céline Pigalle
Directrice de France Inter
Lettre de Vincent Meslet, directeur éditorial de Radio France, envoyée aux salariés de Radio France le 3 septembre
Halte au feu
Non pas halte au débat. Non pas halte à la critique. La critique est nécessaire. La sommation permanente ne l’est pas.
Hier s’est réunie une assemblée générale qui a dit l’incompréhension et le malaise qui peuvent exister devant l’arrivée de Charles Sapin comme éditorialiste, une fois par semaine, dans la matinale de France Inter. Ce ressenti est légitime, et il ne nous est pas étranger.
Nous savons d’où vient cette colère. Depuis deux ans, vous travaillez sous soupçon permanent. Chaque émission est épluchée, chaque phrase retournée, chaque erreur transformée en procès. Vous êtes convoqués, cités, caricaturés. Ce que vous avez exprimé hier n’est pas de la susceptibilité : c’est de l’usure. Vous tenez chaque jour les antennes à bout de bras et vous voulez savoir où Radio France et votre propre radio vont. Vous méritez une réponse claire et franche. Celine Pigalle va s’adresser ce matin aux salariés de France Inter, et je vous écris car cette décision a ému au-delà de France Inter.
Voici ce que nous entendons dans votre réaction. Vous ne jugez pas seulement un chroniqueur : vous lisez un signal. Ce n’est pas seulement un homme que vous voyez arriver à l’antenne, c’est un symbole. Prenons donc le débat à la hauteur où vous le placez. Le numéro deux de la rédaction d’un journal condamné par le passé pour injures racistes, sur l’antenne du service public, à l’entrée d’une année électorale : ce symbole, nous ne le minimisons pas. Mais à ce stade, le procès fait à Charles Sapin repose sur des intentions supposées, non sur des faits, des actes ou des chroniques précises. Ses nombreuses interventions dans des débats comme invités sur nos antennes ces dernières années n’ont jamais posé de problèmes. Il a fait l’essentiel de sa carrière au Parisien, au Figaro et au Point, sans qu’aucun écrit moralement critiquable n’ait été porté à notre connaissance. Et il a lui-même pris ses distances avec les anciennes couvertures ignominieuses publiées par Valeurs actuelles. Cela ne règle pas tout. Mais cela interdit de faire comme si rien n’avait été dit.
Regardons aussi l’autre symbole, celui que nous enverrions en reculant. Celui d’un service public qui décide qui a le droit de parler, et qui retire une voix avant même qu’elle ait parlé, au nom d’une intention qu’on lui prête. Ce n’est plus juger des faits. C’est condamner par avance. Ce symbole-là ferait plus de mal à notre indépendance que cinquante chroniques du dimanche. Avec Patrick Cohen, Anne Rosencher, Camille Vigogne Le Coat et Charles Sapin, nous avons quatre signatures respectées pour leur rigueur journalistique, avec des sensibilités différentes et surtout une faculté à penser par eux-mêmes.
Et voici pourquoi nous ne pouvons pas céder, même à vous. Depuis deux ans, on nous réclame des têtes. Celle d’un humoriste, exigée par une ministre à l’Assemblée nationale : nous l’avons maintenu à l’antenne, et il a même obtenu une émission supplémentaire. Celles de Patrick Cohen et de Thomas Legrand, après une manipulation grossière : nous les avons défendus dans chacune de nos auditions, même lorsque nous pouvions avoir avec eux des approches différentes. Les excuses d’un producteur, réclamées par un responsable politique : nous avons rappelé que les excuses sont dues à notre public quand une faute est commise, jamais à une injonction politique. Et plusieurs autres depuis la rentrée, humoriste ou journaliste.
Ces têtes-là, c’étaient les vôtres. Nous n’en avons livré aucune. Si nous livrons celle-ci parce que la demande vient de l’intérieur, nous n’aurons plus rien à opposer la prochaine fois qu’elle viendra de l’extérieur. Et elle viendra. La règle qui protège Charles Sapin aujourd’hui est exactement celle qui vous a protégés hier et qui vous protégera demain. Une indépendance qui ne s’exerce que vers l’extérieur n’est pas une indépendance : c’est un confort.
Certains voulaient un service public neutre, aseptisé, ligoté. Nous défendons autre chose : un service public indépendant des pouvoirs et impartial dans le traitement des faits, des désaccords et des sensibilités du pays. Cela suppose d’être indépendants aussi à l’égard de nos propres réflexes, de nos entre-soi et de nos certitudes. Radio France doit rester une maison ouverte.
Dans la période qui s’ouvre, nous devrons être irréprochables. La crise financière rendra chaque euro public plus discuté, chaque mission plus questionnée. Nous devrons démontrer notre utilité, notre rigueur et notre impartialité. Il existe encore un consensus autour d’un service public indépendant, utile et impartial. Il n’en existe pas pour un média public partisan. Le Service public appartient à tout le monde, donc à personne. Les études montrent que la valeur primordiale à laquelle les Français sont attachés, c’est l’indépendance et la fiabilité de notre travail.
Nous abordons une année électorale dure, intense, probablement violente parfois. Des oppositions profondes vont se cristalliser. Des tabous seront débattus. Notre rôle ne sera pas de pousser les électeurs dans un sens ou dans l’autre, ni de leur dicter une manière de penser. Il sera de clarifier, de confronter, de vérifier, de laisser chacun se faire son opinion. Les Français feront leur choix. Nous devons être la boîte à décantation de leur vote, pas son moteur.
Certains seront tentés de s’engager dans une logique de guerre culturelle. Aux États-Unis, elle structure déjà une partie de la vie publique. Elle s’attaque aux valeurs qui fondent nos sociétés démocratiques : les droits universels, l’émancipation par le savoir, la confiance dans la science, l’idée qu’un désaccord puisse se résoudre autrement que par l’affrontement permanent. Les suivre serait une faute. Le service public doit être un lieu qui fabrique du commun, une capacité à continuer de se parler malgré les désaccords. Guerre et culture sont deux mots qui ne vont pas bien ensemble. Nous ne serons pas un camp.
Et nous serons intraitables. Face au racisme, à l’antisémitisme, à l’islamophobie, à la haine, à la remise en cause des droits fondamentaux, au climatoscepticisme, il n’y aura aucune tolérance, pour Charles Sapin comme pour tous. Et si Valeurs actuelles devait retourner à ses démons, nous en tirerions les conséquences sans délai. On ne condamne personne avant qu’il ait parlé. On ne passe rien après. La culture du renoncement n’est pas la nôtre. Nous tiendrons nos principes. Nous tiendrons le dialogue. Nous tiendrons l’antenne. Et nous ne laisserons personne faire du service public un champ de bataille.
Vincent Meslet
Directeur éditorial de Radio France