Au micro d’Emmanuelle Daviet, Emmanuel Laurentin, responsable du pôle documentaire, explique les réflexions qui guident le choix des documentaires consacrés à la culture populaire sur France Culture.
Emmanuelle Daviet: Aujourd’hui, dans ce rendez-vous de la médiatrice, nous nous intéressons à la manière dont France Culture s’empare de sujets que l’on associe spontanément à la culture populaire : le football, les communautés de fans qui idolâtrent des chanteurs ou encore la Joconde devenue bien au delà d’un chef-d’œuvre, un véritable phénomène mondial. Derrière ces objets familiers, la chaîne propose une lecture historique, sociologique et culturelle. Alors comment France Culture transforme t’elle ces phénomènes populaires en objet de réflexion? C’est ce que nous allons voir aujourd’hui avec le responsable du pôle documentaire. Emmanuel Laurentin bonjour. On commence avec le football. À l’occasion de la Coupe du monde, France Culture retrace plus d’un siècle d’existence de l’équipe de France masculine. Au delà du sport, vous racontez l’histoire d’un pays, de ses évolutions sociales, de ses mémoires et de ses identités. Emmanuel Laurentin, comment une série sur le football permet elle de comprendre la société française ?
Emmanuel Laurentin:C’est parce que je me suis toujours intéressé au sport en particulier et puis aussi à l’histoire, bien évidemment j’ai rencontré François da Rocha Carneiro , qui est le producteur de cette émission, qui est un historien et qui est un historien qui a fait sa thèse justement sur les Bleus. Cette thèse est très intéressante parce qu’elle ne prend pas les Bleus comme on les prend habituellement, c’est à dire en égrenant une longue histoire, des victoires ou des défaites, mais en tentant de comprendre ce que veulent dire certaines des expressions que l’on a sur un terrain : « Le groupe vit bien » qu’on a quand on commente un match de foot « ah le groupe vit bien ». Ou encore qu’est ce que c’est que d’avoir une certaine idée de la France quand on est dans une équipe de France. Tout cela, ce sont des moments qui permettent de comprendre les cassures, les brisures ou au contraire les moments de gloire et de beauté qu’il peut y avoir dans un match de foot ou dans une compétition sportive sur la très longue durée. Et donc en prenant très largement cette question des Bleus, c’est à dire en la prenant depuis un siècle et en y réfléchissant à la personnalité, à la volonté de tous ceux et toutes celles qui ont participé à cette promotion d’une équipe française, on peut comprendre comment la France, les Français, les Françaises adhèrent ou n’adhèrent pas à cette expérience qui est un match de foot ou une compétition sportive.
Emmanuelle Daviet: LSD, La série documentaire s’intéresse également aux fans de Johnny Hallyday, de Mylène Farmer, de Jul ou d’Aya Nakamura. Longtemps caricaturée ou moquée, la figure du fan devient ici un objet d’étude. Pourquoi est-il important, selon vous, de prendre au sérieux ces passions populaires qui disent forcément quelque chose de notre époque?
Emmanuel Laurentin: Oui, on a récemment fait un autre documentaire sur l’OM et un des plus grands supporters de l’OM qui est mort et qui est une sorte d’icône pour les gens de l’Olympique de Marseille. On pense que c’est important de s’intéresser justement à la façon dont la passion populaire peut s’accrocher sur des sujets de culture en particulier. Je suis moi même un vieux fan et un grand fan de Johnny Hallyday. Ce que j’ai eu du mal à avouer ici à France Culture pendant pas mal d’années. Et donc quand la productrice et la réalisatrice, donc Hajer Ben Boubaker et Clémence Gross, sont venues me voir pour me proposer ce sujet-là, j’ai trouvé que c’était intéressant de réfléchir à ce qu’était une culture légitime ou une culture illégitime, et par là, par ce travail qu’elles ont fait toutes les deux autour des figures de Johnny Hallyday, de Mylène Farmer, de Jul et d’Aya Nakamura. Et puis on voit comment évolue la société française, comment les rejets justement de Johnny Hallyday dans les années 60 et de tous ceux qui étaient des blousons noirs, ont un écho avec le rejet de Aya Nakamura pendant les Jeux Olympiques, par exemple. Et comment cette question du populaire brise ou au contraire unit les citoyens et les citoyennes autour d’un phénomène. Et ça, c’est très intéressant historiquement. Et là on a quatre figures très particulières avec l’émergence de la classe jeune avec Johnny Hallyday, avec la question de l’homosexualité et du LGBT, avec Mylène Farmer, de la question du conflit entre deux villes, Marseille et Paris, et la reconnaissance de Marseille comme étant une grande ville. Et également évidemment avec la question de qu’est ce que c’est qu’être une femme noire aujourd’hui avec Aya Nakamura.
Emmanuelle Daviet: Alors autre figure populaire avec « La Joconde vous parle ». Vous proposez une Grande traversée qui raconte l’histoire du tableau le plus célèbre du monde, devenu à la fois œuvre d’art, icône médiatique et objet de culture populaire. Emmanuel Laurentin, est-ce cette capacité à faire dialoguer culture savante et culture populaire qui constitue aujourd’hui l’une des signatures de France Culture ?
Emmanuel Laurentin: En l’occurrence pour cette série nous avons discuté avec le producteur Olivier Tosseri, et avec Julie Beressi, la réalisatrice. Et notre idée, c’était de faire parler la Joconde justement. C’est à dire comment une figure, qui est une figure populaire mais qui ne parle pas bien évidemment, c’est un tableau. Peut-elle nous raconter ses péripéties depuis cinq siècles et comment, au bout du compte, elle est devenue l’icône qu’elle est devenue? Qu’est ce que ça veut dire d’être sur les boîtes de camembert ? Qu’est ce que ça veut dire que de devenir une icône qui va être sur toutes les campagnes publicitaires du monde entier. Tout cela, c’est une question qu’ils ont posée à des spécialistes, mais aussi à des grands spécialistes de la peinture italienne. Et quand la Joconde parle, et c’est une possibilité pour l’auditeur ou l’auditrice de se reconnaître dans cette histoire, eh bien, il y a un peu d’ironie, il y a un peu de distance par rapport à tout ce que disent les les savants qui connaissent l’histoire de la Joconde, parce qu’il y a la distance entre justement Léonard de Vinci et Mona Lisa. Et nous aujourd’hui, qu’est ce qui s’est passé entre temps ? Comment on peut raconter en documentaire une autre façon de voir la Joconde ? Et c’est, je crois, en tout cas pour moi, à mes yeux, c’est une assez grande réussite que d’avoir réussi à faire cette distance, à la faire parcourir par la radio et par les capacités d’un documentaire.
Emmanuelle Daviet: Tous ces documentaires et tous ces podcasts sont évidemment à retrouver sur le site de France Culture et l’appli Radio France. Merci.