Comment franceinfo s’empare-t-elle des questions liées à l’intelligence artificielle et quels changements entraîne-t-elle dans les pratiques journalistiques ? Richard Place, directeur de la rédaction de franceinfo, répond aux questions d’Emmanuelle Daviet.

Emmanuelle Daviet: La créature va-t-elle échapper à ses créateurs ? La question se pose au sujet de l’IA avec de récents dysfonctionnements, notamment en juillet dernier aux Etats-Unis, un cyber incident sans précédent. Près de 700 agents d’intelligence artificielle d’Open AI se sont coordonnés sans intervention humaine pour attaquer Hugging Face à une plateforme collaborative de référence. Cette semaine, un chercheur britannique passait d’Open AI à Anthropic avant de finalement quitter cette industrie, a accusé mercredi ces entreprises de, je le cite : « jouer avec nos vies dans leur course au développement d’intelligence artificielle toujours plus puissante ». Au-delà de ces alertes, l’IA transforme déjà très concrètement notre quotidien dans la santé, le travail, l’éducation.
Alors Richard Place, comment franceinfo s’empare t – elle de ces sujets ? Comment trouvez-vous le juste équilibre entre les promesses considérables de l’IA et les risques qu’elle fait peser sur nos sociétés ?

Richard Place: Nous le faisons comme franceinfo le fait pour tous les sujets finalement : en étant le plus curieux possible, le plus ouvert possible, on s’en empare avec gourmandise, parce que, comme pour tous les citoyens de ce pays, et j’allais dire même de cette planète, aujourd’hui, c’est un débat, ce sont des questions. Donc nous nous posons ces questions, nous les posons à des spécialistes. Nous avons nous même, au sein de la rédaction, des gens qui sont pointus déjà sur le sujet. Hier matin encore, Grégoire Lecalot de notre service Sciences-Santé-Environnement s’est emparé des dernières déclarations que vous venez de citer, Emmanuelle, et nous les avons passées au crible, à la moulinette de ce que l’on sait aujourd’hui, de la connaissance que l’on a de ces débordements des intelligences artificielles. Et nous avons eu également une invitée experte du sujet qui a pu nous éclairer sur à quel point faut il s’inquiéter finalement. Mais il n’y a pas que le prisme de l’inquiétude, bien sûr, il y a aussi toutes les avancées technologiques et puis ce que cela permet parfois comme bienfait aussi dans nos fonctionnements, dans les entreprises ou chez nous à domicile. Tout cela est un bouleversement, peut être même une révolution et donc nous nous devons de la documenter.

Emmanuelle Daviet : L’IA générative est aussi devenue un nouvel outil de manipulation de l’information, images fabriquées, vidéos truquées, clonage de voix, faux contenus de plus en plus difficiles à détecter. Dans ce nouvel environnement, comment les journalistes de franceinfo distinguent ce qui est authentique de ce qui a été généré ou manipulé par une intelligence artificielle? Est-ce que Richard Place, cela change vos méthodes de vérification et plus largement le métier de journaliste?

Richard Place : Oui, ça le modifie parce qu’évidemment tout cela a un impact pour nous. Il y a des documents qui nous parviennent, des vidéos sur lesquelles nous devons faire cette vérification avec des outils spécifiques sur lesquels nos journalistes sont formés. Et donc nous passons à la moulinette de ces outils. À chaque fois que nous recevons une vidéo où nous avons des audios, des informations sur lesquelles on peut avoir des doutes et désormais, on doit en avoir quasiment à chaque fois quand on ne connait pas la source, clairement. Donc nous utilisons cela pour être sûr de ne pas nous faire avoir, de ne pas plonger dans le piège tendu par un être humain qui est derrière une intelligence artificielle.

Emmanuelle Daviet: Alors l’IA n’est pas seulement un sujet que vous traitez, c’est aussi un outil que les journalistes peuvent eux-mêmes utiliser. La rédaction de Franceinfo utilise t-elle aujourd’hui de l’intelligence artificielle s’Interrogent des auditeurs ? Si oui, pour quelles tâches ? Avec quelles règles ? Est-ce que vous avez des lignes rouges ? Et comment surtout, vous garantissez aux auditeurs qu’il y a toujours une responsabilité humaine derrière l’information qu’ils entendent ?

Richard Place : Oui, nous utilisons l’intelligence artificielle parce que nous devons utiliser tous les outils qui sont à notre portée. Il y a eu l’arrivée d’Internet, il y a eu l’arrivée des téléphones portables, tout ça, à chaque fois, on s’en empare à franceinfo. Et il en va de même pour l’intelligence artificielle, évidemment avec des limites. Il y aura toujours un journaliste qui contrôle, qui utilise des outils, mais ce n’est pas l’outil qui va dicter ce que l’on raconte à l’antenne. J’ai deux exemples précis. Les dossiers Epstein, quand ils ont été déclassifiés plus de 3 millions de documents à la main, juste avec ce qui est capable de faire un être humain, même en mettant dix journalistes sur le coup, il nous aurait fallu des mois pour tout éplucher. Nous avons utilisé des outils d’intelligence artificielle pour chercher des informations et une fois que ces informations sont trouvées, le journalisme reste de l’artisanat. Nous avons appelé des gens essayer de vérifier, recouper avec des enquêteurs. Donc nous avons recueilli des informations. Autre exemple quand nous avons un témoignage sensible, un opposant politique, par exemple dans une dictature, et que nous voulons brouiller sa voix comme cela arrive parfois, la voix est modifiée. Nous le faisions auparavant de manière vraiment très artisanale, et l’on sait aujourd’hui qu’il pouvait être possible de changer, d’inverser ce brouillage et donc de reconnaître la personne désormais. L’Intelligence artificielle nous permet un brouillage encore plus efficace.