La guerre au Moyen-Orient : 
1. Le nombre de morts civils 
2. La couverture de la détresse des touristes bloqués 
3. Les expatriés à Dubaï 
4. La hausse des prix du carburant en France 
5. L’emploi du terme “proxy” 
6. Bien nommer les choses 
7. Le ton employé par des journalistes
8. Avis divers sur le traitement éditorial 
9. Et la guerre en Ukraine ? 
10. Points de vue d’auditeurs sur la situation 

La guerre en Iran 

Depuis le déclenchement des opérations militaires par les États-Unis et Israël, le 28 février dernier, la guerre en Iran monopolise l’attention dans le monde. Ce conflit, qui s’est rapidement étendu à l’ensemble du Moyen-Orient, avec des frappes, des ripostes et des tensions régionales, a des répercussions humanitaires, diplomatiques et économiques majeures, notamment sur l’approvisionnement énergétique mondial. 

Les chaînes de Radio France sont pleinement mobilisées pour couvrir cette guerre et des moyens éditoriaux importants sont déployés, avec des correspondants, des envoyés spéciaux, des spécialistes et de nombreux reportages afin de rendre compte au plus près de la réalité de ce conflit et de ses conséquences. De l’autre côté du poste, les auditeurs se montrent particulièrement attentifs à la manière dont cette actualité est traitée sur les antennes. Depuis le 28 février, l’important volume de messages reçus montre à quel point la couverture de ce conflit suscite une écoute attentive et très exigeante. Les auditeurs suivent de près les journaux, les reportages et les analyses, et ils n’hésitent pas à écrire pour demander des précisions, exprimer des désaccords ou partager leurs interrogations sur la manière dont l’information est présentée.   

C’est pourquoi l’ensemble de cette lettre est consacré au traitement éditorial de la guerre en Iran tel qu’il est perçu par les auditeurs. Elle rassemble leurs remarques, leurs critiques, mais aussi parfois leurs encouragements, autour des différentes questions que soulève cette actualité : le choix des mots, la hiérarchisation de l’information, la place accordée aux victimes civiles, l’équilibre des points de vue ou encore la fiabilité des sources utilisées. L’objectif est de rendre compte de cette diversité de réactions et de montrer à quel point les auditeurs sont attentifs à la manière dont ce conflit est traité sur les antennes du service public. 

Le bilan des victimes 

Le premier sujet qui ressort nettement des messages concerne les victimes avec, notamment, la place qui leur est accordée selon les pays. Certains observent que les morts civils iraniens, libanais ou palestiniens sont moins présents à l’antenne que les victimes israéliennes ou occidentales. Ils disent percevoir un déséquilibre dans la place accordée à ces différentes réalités, que ce soit dans les reportages ou la hiérarchie des informations. On comprend, à travers leurs messages, que les auditeurs souhaitent que toutes les victimes soient évoquées avec la même attention, afin d’éviter toute impression de traitement différencié. Il faut toutefois rappeler ici que les journalistes travaillent dans un contexte où l’accès au terrain reste très contraint. Richard Place, le directeur de la rédaction de Franceinfo, reviendra sur cette question demain dans le rendez-vous de la médiatrice à 16h53, 18h50 et 21h13.  

D’autres messages portent sur la question des sources pour rapporter les bilans. L’utilisation d’organisations locales, comme le Croissant-Rouge iranien, suscite des interrogations sur leur indépendance et le risque de manipulation. Certains auditeurs demandent davantage d’explications sur la fiabilité de ces sources et sur la manière dont les rédactions les recoupent. Ils saluent également le travail de vérification mené par les équipes de Radio France, notamment lorsqu’il s’agit d’établir les faits autour d’événements contestés ou difficiles à documenter, comme le bombardement d’une école. 

Touristes bloqués et Français à Dubaï 

Les messages reçus les premiers jours du conflit, ont également fait émerger un débat classique sur le traitement médiatique des conflits : comment informer sur la situation de ses propres ressortissants sans donner le sentiment de relativiser la souffrance des populations directement frappées par la guerre ? Pour les rédactions, la difficulté consiste à articuler ces deux dimensions : rendre compte des conséquences concrètes pour les Français tout en veillant à préserver le récit de la réalité humaine du conflit lui-même. 

Des auditeurs ont en effet jugé choquant que des témoignages de vacanciers contrariés, (confinés dans leur chambre d’hôtel ou la cabine d’un paquebot, contraints de prolonger leur séjour ou d’attendre un rapatriement) soient diffusés alors que, dans le même temps, des populations civiles subissent directement les bombardements. À leurs yeux, la juxtaposition entre ces récits de désagrément et la réalité tragique du conflit crée un décalage moral difficile à accepter. 

Au-delà de la critique ponctuelle d’un reportage ou d’un témoignage, c’est aussi la répétition de ces sujets au fil des journaux qui est mise en cause. Certains auditeurs reconnaissent que mentionner la situation de ressortissants français bloqués relève de l’information, mais la fréquence de ces reportages a fini par donner une place disproportionnée à des situations jugées secondaires par rapport aux drames humains qui se déroulent dans la zone de guerre. 

Outre les touristes bloqués, la visibilité donnée à des Français expatriés dans les Émirats, en particulier à Dubaï, a suscité une forme de malaise chez des auditeurs. Ils mettent surtout en cause la légitimité de certaines voix entendues sur les antennes, notamment des influenceurs qu’ils considèrent comme privilégiés et éloignés du danger réel. À leurs yeux, ces témoignages décrivant des désagréments matériels ou logistiques, des complications de retour en France, donnent le sentiment d’un décalage au regard des enjeux humains et géopolitiques de toute la région avec des populations directement exposées à la guerre ou des travailleurs migrants présents dans ces pays qui sont peu évoqués. 

Certains auditeurs vont même plus loin et trouvent que les reportages consacrés à Dubaï donnent une image trop favorable de l’émirat, décrit par certains comme un lieu de privilèges et d’exil fiscal. Ils regrettent l’absence de mise à distance critique sur le fonctionnement politique et social de cet État, ce qui, selon eux, peut donner l’impression d’un traitement promotionnel. Il est nécessaire de rappeler ici que ces reportages ne portaient pas sur le système politique ou économique des Émirats arabes unis. Leur objectif était de rendre compte d’une situation précise liée à l’actualité, et non de proposer une analyse globale du pays. Dans ce cadre, les journalistes ont traité le sujet sous l’angle qui était celui de l’événement du moment. 

Nous comprenons l’agacement de certains auditeurs face aux reportages consacrés aux ressortissants français ou aux touristes bloqués dans la région, estimant qu’il peut paraître déplacé d’évoquer leurs difficultés alors que des populations locales vivent sous les bombardements et subissent les conséquences directes de la guerre. Cependant, il est important de rappeler que le travail des journalistes consiste précisément à rendre compte de l’ensemble des réalités d’un conflit. Informer sur la situation des civils qui vivent sous les frappes est évidemment essentiel, mais cela n’empêche pas d’évoquer également les conséquences de la crise pour les ressortissants français présents dans la zone. Cela ne signifie pas que leurs situations seraient comparables à celles des populations directement touchées par la guerre, mais simplement qu’il s’agit d’un aspect de l’actualité auquel les journalistes doivent également s’intéresser. Ces deux aspects de l’actualité peuvent coexister : elles relèvent toutes deux de l’information. 

Le traitement éditorial de la hausse du carburant 

Autre sujet qui a fortement fait réagir les auditeurs : le traitement éditorial de la hausse des prix du carburant. Ce qui apparaît d’abord, c’est une volonté de comprendre les mécanismes économiques derrière cette augmentation. Plusieurs auditeurs expriment leur incompréhension face à la rapidité et à l’ampleur de la hausse à la pompe alors même que, selon eux, les stocks ou les approvisionnements ne seraient pas immédiatement affectés. Ils ne saisissent pas non plus la logique du marché pétrolier qui fait monter l’ensemble des prix alors que seule une partie des flux mondiaux pourrait être perturbée. Ces messages laissent penser que des explications pédagogiques plus détaillées sur la formation des prix et sur la chaîne qui relie les tensions géopolitiques aux prix affichés dans les stations-service pourraient être, de nouveau, proposées. 

Une seconde dimension concerne la suspicion de spéculation ou d’instrumentalisation fiscale. Certains auditeurs estiment que l’augmentation profite avant tout à l’État, notamment à travers la TVA ou les taxes sur les carburants, et reprochent aux journalistes de ne pas assez questionner ces mécanismes. Cette perception nourrit une défiance vis-à-vis des pouvoirs publics, accusés de profiter de la situation, mais aussi envers les journalistes lorsqu’ils sont perçus comme relayant les discours officiels sans suffisamment les interroger. L’idée d’une hausse artificielle revient ainsi régulièrement, révélant un climat de doute sur la transparence des politiques énergétiques et fiscales. 

En fin de semaine dernière, des auditeurs ont également contesté la manière dont l’augmentation a été décrite sur les antennes, estimant que l’expression « quelques centimes », ne correspondait pas à la réalité qu’ils observaient localement, où les hausses ont parfois atteint plusieurs dizaines de centimes en quelques jours. Ils ont donc écrit au service de la médiation en détaillant l’évolution des prix qu’ils constataient dans les stations-essence. Leurs signalements ont été immédiatement transmis aux rédactions.  

Rendre compte de l’évolution des prix des carburants n’est pas toujours un exercice simple pour les journalistes. Les tarifs varient fortement selon les régions, les stations ou même parfois d’un jour à l’autre, ce qui rend difficile l’établissement d’un état des lieux précis et immédiatement représentatif de l’ensemble du territoire. Dans ces conditions, il peut exister un décalage entre les moyennes ou les tendances évoquées à l’antenne et ce que certains auditeurs observent concrètement près de chez eux. Nous comprenons que cette divergence entre la perception de terrain et la description donnée dans les journaux puisse nourrir un sentiment d’incompréhension et renforcer l’impression d’un traitement jugé imprécis ou éloigné de la réalité quotidienne. 

Pour permettre à chacun de suivre l’évolution des prix au plus près de sa situation locale, les auditeurs peuvent consulter la carte des prix des carburants proposée par ICI (ex France Bleu). Elle permet de visualiser les tarifs pratiqués partout en France. En cliquant sur l’onglet « liste », il est également possible d’accéder aux stations-service les moins chères situées à proximité de chez soi. Les données présentées proviennent du ministère et sont régulièrement mises à jour, ce qui permet d’avoir une vision actualisée de l’évolution des prix. 

Toutes ces réactions rappellent que le prix du carburant est un enjeu très concret et quotidien pour de nombreux auditeurs, notamment pour ceux qui dépendent de leur voiture pour travailler, en particulier dans les territoires ruraux ou périurbains où les alternatives de transport sont limitées. La critique dépasse d’ailleurs la seule question de l’information pour rejoindre un ressentiment plus large vis-à-vis des « élites » politiques et médiatiques, accusées de ne pas mesurer l’impact réel de ces hausses sur les budgets des ménages modestes. 

Et l’Ukraine ? 

Depuis le 24 février 2022, l’intérêt des auditeurs pour l’Ukraine n’a jamais faibli. Les nombreux messages reçus depuis quinze jours expriment une incompréhension face à la quasi-disparition de la guerre en Ukraine dans les journaux depuis le déclenchement du conflit au Moyen-Orient. Tous reconnaissent que la guerre impliquant l’Iran constitue un événement majeur et qu’elle justifie une couverture importante. Mais ils s’étonnent que cette nouvelle actualité semble avoir totalement éclipsé un conflit qui se poursuit pourtant en Europe et continue de faire des victimes. Beaucoup disent ne plus entendre d’informations concrètes sur l’évolution des combats, les bombardements ou les négociations, ce qui leur donne le sentiment que la guerre en Ukraine a été reléguée au second plan. 

C’est d’ailleurs dans cette perspective qu’Emmanuel Macron reçoit ce vendredi Volodymyr Zelensky à Paris pour « démontrer » que la guerre au Moyen-Orient « ne détournera » pas l’attention de l’Ukraine, et que la Russie « se trompe » si elle pense profiter de ce contexte géopolitique. Cette douzième visite du président ukrainien en France depuis le début de l’invasion russe de l’Ukraine vise à « éviter absolument » un « effet d’éclipse » lié au conflit déclenché par les Etats-Unis et Israël contre l’Iran, qui écrase l’actualité et accapare l’attention des dirigeants mondiaux, a expliqué l’Elysée à des journalistes. 

Le président ukrainien est également l’invité de France Inter ce vendredi au micro de Benjamin Duhamel. Volodymyr Zelensky « craint-il que l’opinion internationale se détourne de l’Ukraine ? La Russie peut-elle profiter du risque de choc pétrolier ? Qu’attend-il de la France et de l’Europe dans ce contexte ? ». Réponses de 18h10 à 19 heures sur l’antenne et à suivre également sur la chaîne YouTube de France Inter.   

Le ton employé par des journalistes 

Plus surprenant dans le flot de messages reçus, ceux concernant le ton employé par certains journalistes dans la couverture de la guerre en Iran. Exemples à l’appui, des auditeurs jugent qu’il existe un décalage entre la gravité des événements, un conflit armé avec des morts, des destructions et des populations touchées, et la manière dont ils sont parfois présentés à l’antenne. « Des intonations », « des rires », le registre « sensationnel » ou des images proches de l’univers du « jeu vidéo », donnent une impression de légèreté, voire de mise en spectacle, qui leur paraît très éloignée de la dimension tragique de la guerre. 

Afin que l’information ne donne pas le sentiment de transformer la guerre en spectacle, autant rester sobre et posé dans la façon de donner ou de commenter l’information. Tout journaliste en radio le sait, l’intonation et l’attitude à l’antenne participent à la perception du sérieux du traitement de l’actualité, et les auditeurs attendent, face à des événements de cette nature, une forme de retenue qui soit en accord avec la gravité des faits rapportés. 

« Proxy » ? 

Une partie des messages témoigne également de l’attention portée au vocabulaire utilisé dans les journaux et les reportages. Les auditeurs rappellent que les mots employés pour décrire les événements contribuent à la manière dont ils sont perçus et compris et ils s’interrogent sur certaines expressions entendues à l’antenne, qu’ils jugent parfois euphémisantes ou porteuses d’une interprétation. L’emploi de termes comme « frappes » ou « frappes préventives » est particulièrement discuté : certains auditeurs estiment que ces formulations reprennent le vocabulaire des acteurs du conflit ou qu’elles atténuent la réalité des bombardements. 

Autre terme qui les conduit à nous écrire : l’emploi de « proxy ». Des auditeurs indiquent qu’ils ne comprennent pas ce mot. Ils disent ne pas en connaître la signification, ne pas le trouver dans le dictionnaire, et se demandent s’il s’agit d’un mot technique appartenant à un domaine spécialisé. Cette incompréhension les conduit à demander des explications afin de mieux saisir les enjeux du conflit. 

Le mot « proxy » vient de l’anglais et signifie littéralement « procuration », « intermédiaire » ou « substitut ». Son origine remonte au latin procuratio (procuration), qui a donné en ancien français procuracie, puis en anglais médiéval proxy, utilisé dès le XVe siècle pour désigner une personne qui agit à la place d’une autre. Dans le langage courant anglophone, un proxy est donc quelqu’un ou quelque chose qui agit par délégation ou indirectement pour un autre acteur. 

Dans le vocabulaire des relations internationales, l’expression « guerre par proxy » (en anglais proxy war) désigne un conflit dans lequel de grandes puissances ne s’affrontent pas directement, mais soutiennent des acteurs locaux qui combattent à leur place. Elles peuvent fournir des armes, un soutien financier, logistique ou politique à des groupes ou à des États alliés. En français, on parle traditionnellement de « guerre par procuration ». 

Ce terme s’est diffusé largement pendant la guerre froide, lorsque les États-Unis et l’Union soviétique soutenaient des camps opposés dans différents conflits sans s’affronter directement. Des exemples souvent cités sont les guerres en Corée, au Vietnam ou en Afghanistan dans les années 1980. Aujourd’hui, le mot est utilisé pour décrire des situations où plusieurs puissances influencent un conflit en soutenant des forces locales, ce qui explique sa réapparition fréquente dans les analyses géopolitiques récentes. 

Il faut aussi noter que le mot proxy est employé dans d’autres domaines, notamment en informatique, où il désigne un serveur intermédiaire qui relaie des requêtes entre un utilisateur et Internet. C’est généralement cette définition qui est donnée dans les dictionnaires. Dans tous les cas, l’idée centrale reste la même : un intermédiaire qui agit pour le compte d’un autre. 

Quoi qu’il en soit, les réactions des auditeurs montrent que le vocabulaire choisi pour commenter cette guerre est attentivement écouté. Le recours à des termes étrangers ou perçus comme du jargon peut susciter des interrogations ou des crispations, certains auditeurs souhaitant que les notions employées à l’antenne soient soit traduites, soit expliquées afin de rester accessibles au plus grand nombre. 

*

Parmi les nombreux messages reçus, cette Lettre met en lumière les critiques formulées par les auditeurs. Mais ces réactions disent aussi autre chose : un attachement réel aux antennes. Plusieurs auditeurs prennent soin de préciser qu’ils restent fidèles à la radio tout en exprimant leurs désaccords. Leurs remarques s’inscrivent ainsi dans une relation de confiance mais aussi d’exigence à l’égard du service public. 

Ces différentes questions liées au traitement éditorial de la guerre en Iran sont abordées avec Florian Delorme, directeur des programmes de France Culture, dans le rendez-vous de la médiatrice, à écouter ici. Elles seront également évoquées demain avec Richard Place, directeur de la rédaction de Franceinfo, qui répondra aux questions des auditeurs à 16h53, 18h50 et 21h13.  

Emmanuelle Daviet
Médiatrice des antennes