« Les convois « dits » de la liberté »  

Rassemblement hétéroclite d’opposants au passe vaccinal, de manifestants exprimant un ras-le-bol général, ou encore de Gilets jaunes, ceux qui se font appeler « les convois de la liberté » se sont constitués sur le modèle de la mobilisation organisée dans la capitale canadienne Ottawa depuis la fin du mois de janvier. 

Voitures, camping-cars et camionnettes partis de Nice, Lille, Strasbourg, Vimy ou Châteaubourg ont rejoint la capitale samedi dernier. En début d’après-midi, plus d’une centaine de véhicules avaient rejoint l’avenue des Champs-Elysées, des automobilistes, agitaient des drapeaux ou scandaient « liberté ». La situation s’est ensuite tendue : la place de l’Arc-de-Triomphe puis l’avenue des Champs-Élysées ont progressivement été évacuées par les forces de l’ordre à coups de gaz lacrymogènes.  

Sur les antennes les journaux ont largement relayé l’évolution de la situation tout au long de la journée et des formules ont particulièrement heurté les auditeurs : 

« Voilà plusieurs jours que je remarque avec étonnement l’usage, par vos équipes, de l’expression « convoi(s) autoproclamé(s) de la liberté ». Pourquoi cet ajout, inutile et ridicule, du terme « autoproclamé » ? Parlez-vous de « La France supposément insoumise » ? Du « Rassemblement soi-disant national » ? Du « parti autoproclamé des Républicains » ? Ou même « des jeux prétendument olympiques », de « la soi-disant association des amicales du don du sang », j’en passe et des meilleurs ?  

Ce genre d’adjectif n’est jamais utilisé pour un autre mouvement, un parti, une association ou un groupe militant. Son usage systématique, lorsqu’il s’agit des convois de la liberté (dont on peut très bien penser ce que l’on veut), est pour moi significatif du mépris à peine dissimulé d’une partie de la classe journalistique pour les participants à ces convois et, plus largement, pour les classes populaires dans leur ensemble » 

« J’entends aujourd’hui sur plusieurs émissions les journalistes de France Inter utiliser le même élément de langage : les convois « autoproclamés » de la liberté. Pourquoi ce terme, est-ce une volonté délibérée de mise en doute, une volonté de rabaisser ? Pourquoi ne pas aussi utiliser ce terme pour les partis politiques : “le mouvement autoproclamé la république en marche” (LREM) ou “le mouvement autoproclamé démocrate (Modem)” ou encore “les autoproclamés insoumis” ? »  

« J’ai entendu plusieurs fois cette semaine sur France Inter l’appellation « les autoproclamés convois de la liberté ». J’attends donc avec gourmandise d’entendre parler des « prétendus socialistes » des « autoproclamés écologistes » ou des « soi-disant républicains ».   

Comment faites-vous la différence entre des mouvements dont le nom qu’ils se sont choisi est respectable en tant que tel, et d’autres dont le même nom serait suspect ? On peut aimer ou pas ce mouvement des convois, être d’accord ou pas avec ses actions et ses revendications, on peut même critiquer la façon dont il a été nommé (il y a pour cela des éditoriaux, des billets de blog et autres tribunes.) Mais prendre des pincettes avec ce nom comme vous le faites-vous conduit tout droit à ne rien comprendre et à ne rien expliquer de ce genre de mouvement. Il y a une vie au-delà du périphérique, et on y a droit au même traitement que les politiciens d’en haut. Sinon, c’est l’abstention qui gagne. Que direz-vous quand un candidat à l’élection présidentielle parlera de « l’autoproclamée Radio France » ? » 

S’autoproclamer, c’est s’attribuer un statut, se décerner à soi-même une fonction. « Les convois de la liberté » est le nom choisit par les initiateurs du mouvement ; ce nom induit qu’eux représentent la liberté là où les autres ne l’incarneraient pas et sous-entend qu’ils symbolisent cette liberté dont ils seraient privés par ailleurs.  

Pour les médias il s’agit de faire comprendre au grand public que cette dénomination n’est pas un choix des rédactions, d’où une mise à distance nécessaire qui se traduit, en presse écrite, par un signe typographique de ponctuation et, en radio, par l’ajout de vocables dans l’expression d’origine. Ainsi en presse écrite, l’expression « les convois de la liberté » est systématiquement mise entre guillemets. En radio, il n’y a pas de guillemets, donc pour parler des « convois de la liberté », les reporters, les présentateurs des journaux ou des flashs ont recours à deux formules « les convois autoproclamés de la liberté » ou « les convois dits de la liberté ».  

Ces formules ont eu pour fonction de mettre des guillemets sans porter de jugement de valeur. La bataille stylistique n’a donc pas lieu d’être ici puisqu’il n’y a eu de la part des journalistes aucune intention de mépris ou ironie et il n’y a à ce sujet strictement aucune ambiguïté.  

En somme, la prudence journalistique s’impose le temps de l’acceptabilité de cette expression nouvelle, puis, lorsque le mouvement est suffisamment connu des auditeurs, cette précaution oratoire peut disparaître afin de privilégier l’emploi de l’expression d’origine « convois de la liberté » puisque chaque auditeur a une connaissance suffisante du sujet. 

Emmanuelle Daviet, médiatrice des antennes de Radio France